Les médias, parasites ou auxiliaires du travail de la police?

Samedi soir, un rassemblement de la communauté juive s’est déroulé sur le lieu de la prise d’otages, porte de Vincennes, où la veille quatre civils ont été abattus par Amedy Coulibaly. Interrogée par la chaîne BFMTV, une femme a attaqué la chaîne d’information en continu qui aurait donné trop de détails durant le drame: «Vous étiez en direct avec les gens qui étaient cachés dans la chambre froide. Ils vous ont dit qu’ils étaient six en bas avec un bébé. Et deux minutes après, c’est passé sur BFM. Et le terroriste a regardé BFM… Heureusement qu’il n’a pas vu la bande qui passait en bas. Sinon, mon mari et les cinq autres étaient morts…».

Après trois jours de terreur qui ont causé la mort de 20 personnes (dont les trois terroristes), une question se pose: les médias ont-ils fourni des informations susceptibles d’aider les tueurs au cours de leurs fuites et prises d’otages?

France 2, la première sur place devant la supérette casher, a proposé des images au plus près de l’action en dépit des consignes de la police invitant le reporter à reculer. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a dû tempérer «la folie médiatique» en interpellant les patrons des chaînes à qui il a confié la difficulté devant laquelle se trouve la police quand les suspects peuvent suivre, en temps réel, le travail des enquêteurs.

Sur Facebook, le GIGN, le Groupe d’intervention de la police nationale, conseillait aux «chers journalistes» d’éviter de filmer les lieux afin de ne pas communiquer les emplacements des commandos et demandait plus de discernement et de réserve.

Possible? Sans doute pas car durant ces trois jours de course-poursuite, la presse s’est lancée dans une même épreuve de rapidité, une déferlante médiatique avec éditions spéciales, témoignages, débats politiques, avis d’experts et priorités au direct. Elle a braqué caméras, micros et crayons à deux pas «des scènes». A événement exceptionnel couverture exceptionnelle, l’adage a été respecté sans doute comme jamais dans l’Hexagone.

«Devoir journalistique accompli»

«Les médias ont fait leur travail, plutôt bien dans la mesure où le public qui veut comprendre ce qui se passe a pu suivre le déroulement de cette actualité hors du commun. Ce devoir journalistique a été accompli», commente Dominique von Burg, président du Conseil suisse de la presse. «Mais, tempère-t-il, la répétition incessante d’images en boucle, parfois violentes comme l’exécution d’un policier, n’amène rien et devient un spectacle.»

Mercredi l’avis de recherche des trois suspects de l’attentat de Charlie Hebdo adressé à 200 000 fonctionnaires s’est retrouvé sur Twitter et les médias ont révélé leur identité. Aux noms de Saïd et Cherif Kouachi s’est alors ajouté celui de Mourad Hamyd, 18 ans, rapidement innocenté puisqu’il était au lycée pendant la tuerie. «Je pense aussi à cet homme présenté comme second otage des frères Kouachi mais qui n’en était pas un puisqu’ils ignoraient sa présence dans l’entreprise. Il a été mis en danger. Sur le coup de l’action et de l’émotion, la presse peut se tromper, mais elle a le devoir de revenir sur une mauvaise information», argue Dominique von Burg.

«La police doit anticiper»

Des dérives susceptibles de se reproduire puisque au temps de l’info en continu «arriver avant les autres» est devenu le leitmotiv et la règle d’or. «La police, dans ces conditions, doit être pro-réactive et anticiper, estime Jean-Marie Bornet, le chef de l’information de la police valaisanne. Mais en France les tragédies successives ont tout bouleversé. Avait-on même le temps de penser à une stratégie?» Il poursuit: «Lors du drame de Sierre (bus accidenté le 13 mars 2012 dans un tunnel, ndlr), les journalistes belges et français se sont dits surpris de nous voir tant et si rapidement communiquer. Cela a réduit la diffusion de fausses informations.»

Jean-Marie Bornet se souvient de l’arrestation d’hommes ayant commis un brigandage à Crans-Montana, grâce à un appel à témoins diffusé sur les ondes de One FM. «J’userai de cette formule: nous dialoguons en temps de paix avec les médias afin d’être prêts en cas de crise majeure», résume-t-il.

Un internaute a posté ceci sur un réseau social: «Les frères Kouachi ont abattu le policier gisant car ils se savaient filmés. Ils ont exécuté comme Daech décapite, comme un geste appris, c’est du mimétisme.» Accusation grave, à vérifier.

La réalité, c’est que les téléphones sont ouverts partout, sur les terrasses des immeubles, sur les balcons de la porte de Vincennes. Et les réseaux sociaux de publier ces images. Rude concurrence pour les pros des médias. Qui surenchérissent: un journaliste a cliqué sur le site de l’imprimerie Dammartin, a trouvé un numéro de téléphone, a conversé avec le preneur d’otages au risque d’au mieux gêner une négociation en cours. Coulibaly, lui, a contacté un journaliste afin qu’il le mette en relation avec la police.

Qu’est-ce qu’être un journaliste après tout cela? Un parasite pour la police ou son auxiliaire? Réponse de Pierre Péan, grand enquêteur: «J’estime que j’ai le droit, voire le devoir de ne pas tout dire ce que je sais. Le journalisme, ça n’est pas seulement trouver, mais c’est choisir.»