Ils n'ont pas l'air spécialement heureux de leur sort, les deux flics en faction dans la zone industrielle décatie de Denderleeuw, morne bourgade flamande à 30 km au nord de Bruxelles. C'est tout juste s'ils consentent à marmonner qu'ils sont là depuis quatre jours «pour surveiller les Kurdes». Derrière eux, le bâtiment métallique aux vitres teintées ne paie pas de mine. Il abrite pourtant les studios de la télévision qui fait enrager Ankara. Les autorités turques l'accusent d'être la «voix du PKK», le Parti des travailleurs du Kurdistan, l'organisation révolutionnaire d'Abdullah Öcalan. Depuis le début de l'affaire, Med-TV réalise ses meilleurs scores d'audience dans la diaspora kurde. Mais son existence est menacée.

La chaîne est dans le collimateur du gouvernement belge. Dimanche soir, le ministre de l'Intérieur Luc Van den Bossche convoquait Hikmet Tabak, le patron de Med-TV, pour lui remettre un «fort avertissement», laissant entendre au passage qu'il avait les moyens de faire boucler l'antenne. Réaction immédiate du directeur: «C'est la suite logique de la répression. Après l'arrestation d'Öcalan, nous sommes la prochaine cible à abattre pour les autorités turques. Elles essaient de donner l'impression que c'est nous qui manipulons les émeutiers kurdes à travers l'Europe. Pourtant, en 1993 déjà, des ambassades avaient été prises d'assaut par nos compatriotes. Or à l'époque nous n'existions pas. En outre, nous lançons régulièrement des appels au calme, suppliant nos compatriotes de ne pas s'immoler pour la cause.»

Forum sans frontières d'une nation sans Etat, Med-TV fait de la résistance. Ses journalistes, parfois montrés du doigt pour leur subjectivité, prennent par exemple des cours de déontologie pour apprendre à «faire des news». En kurde, pour les Kurdes, mais sans pour autant verser dans le prosélytisme militant qui a souvent valu par le passé des avertissements à Med-TV de la part des autorités britanniques de surveillance de l'audiovisuel – le siège officiel de la chaîne se trouve à Londres.

Bedran Dere est un peu le PPDA des ondes kurdes. Né en Anatolie, cet ancien artiste peintre a vécu plus de dix ans à La Chaux-de-Fonds avant d'atterrir à Denderleeuw un peu par hasard voilà deux ans et demi. Il présente plusieurs des tranches d'info qui se succèdent d'heure en heure sur l'antenne. Particularité de son TJ, les téléspectateurs peuvent intervenir en direct sur le plateau par téléphone. Les coups de fil arrivent de partout; de Marseille, de Cologne, d'Irak ou d'Iran. Une Kurde de Luxembourg pleure en racontant que «l'Occident nous a laissés tomber une fois de plus en ne faisant rien pour empêcher la prise d'Öcalan par les services secrets turcs, et leurs alliés de la CIA et du Mossad».

«Ce ne sont pas des encouragements à l'insurrection. Il y a probablement ici à la station des sympathisants du PKK, comme il en existe dans la société kurde, dit Bedran Dere. Mais si l'émotion est telle, c'est surtout parce que nous connaissons notre histoire. Or aujourd'hui, nous avons peur que 1999 soit une répétition de 1925 et de 1938. A l'époque, l'arrestation des dirigeants kurdes avait précédé des massacres de notre peuple à grande échelle. Or que se passe-t-il? Öcalan est sous les verrous, et bientôt peut-être Med-TV sera réduite au silence. Si cette dernière voix indépendante se tait, les massacres pourront commencer. Dans l'indifférence.» Bedran Dere est parfaitement conscient du risque qu'il prend tous les jours en s'adressant à ses téléspectateurs. «La Turquie a déjà tué une centaine de journalistes kurdes parce qu'ils exprimaient leurs opinions. Ankara peut tout à fait faire abattre ceux qui la dérangent. Mais je n'ai pas peur de mourir. Parce que la peur du peuple kurde légitimerait l'idéologie kémaliste.»

Même topo pour Hikmet Tabak. «Nous n'avons aucune intention d'abuser les démocraties européennes qui nous offrent l'asile, dit-il. Mais ces démocraties, au lieu de nous imposer une surveillance draconienne, feraient bien de s'intéresser également au contenu offensif des médias turcs. (Il brandit la «une» du grand quotidien d'Istanbul Hürriyet). Regardez ça: à côté du titre du journal, il y a un drapeau turc, le portrait d'Atatürk et le slogan «La Turquie n'appartient qu'aux Turcs». Nous sommes la seule alternative à ce nationalisme raciste.»

Les professions de foi des hommes et des femmes qui font Med-TV semblent foncièrement sincères. Seul problème, la chaîne pêche parfois par manque de professionnalisme et se montre d'une légèreté coupable en servant de tribune aux caciques du PKK. Samedi dernier, l'un des chefs du mouvement appelait en direct à la lutte armée en Turquie. C'est précisément cette intervention qui a précipité le coup de gueule du ministre belge de l'Intérieur. Med-TV est désormais sous sévère surveillance. A la moindre incartade, elle risque la suspension d'antenne. Victime de son incroyable succès dans la diaspora, elle pourrait paradoxalement disparaître non pas tant à cause des basses œuvres d'Ankara qu'en raison de l'extrême émotivité de ses animateurs. Planera alors la sombre prophétie de Bedran Dere. «Quand l'écran sera noir, les massacres pourront commencer.»