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Medvedev, l’affranchi de Poutine

Le président russe a pris goût au pouvoir. Même s’il agit en tandem avec Poutine, son style est très différent

Le dernier buzz en Russie, c’est la vidéo placée sur YouTube de Dmitri Medvedev dansant de façon un peu rigide au milieu de ses anciens camarades d’université sur un air de «American Boy». Président de la Fédération de Russie depuis mai 2008, le jeune chef d’Etat détrompe pourtant ceux qui ont voulu le voir comme un candide plantigrade (medved signifie «ours» en russe) à la botte de Vladimir Poutine. Mercredi, le maître du Kremlin a mis sèchement en garde les fonctionnaires fédéraux et régionaux. S’ils ne prennent pas les mesures nécessaires pour prévenir les incendies de tourbières qui avaient ravagé le pays en été 2010, il les obligera à aller éteindre eux-mêmes les feux. Le coup de gueule de ce juriste de 45 ans, formé à l’Université d’Etat de Saint-Pétersbourg, intervient à un moment où le tandem inédit, au sommet de l’Etat russe, qu’il forme avec le premier ministre Vladimir Poutine, 58 ans, issu de la même université, ne cesse de susciter commentaires et interrogations. Qui de Medvedev ou de Poutine dirige réellement le pays et qui va le faire après l’élection présidentielle du printemps 2012?

Chroniqueuse russophile du Washington Post, Anne Applebaum reconnaît humblement qu’il est difficile de cerner la personnalité de Dmitri Medvedev. Elle a récemment rencontré le directeur du quotidien Novaïa Gazeta à Moscou. Ce dernier a interviewé le maître du Kremlin pendant plusieurs heures, mais il était toujours incapable d’évaluer le degré de maîtrise de la politique intérieure par l’actuel président. Plusieurs événements ont pourtant montré que Medvedev a pris goût au pouvoir. L’affirmation personnelle de ce dernier ne pouvait pas épargner le tandem qu’il forme avec Vladimir Poutine. Un pouvoir bicéphale souvent décrit comme une manœuvre poutinienne pour revenir au pouvoir en 2012. Pour rappel, en 2008, l’actuel premier ministre était arrivé au terme des deux mandats présidentiels autorisés par la Constitution. Aujourd’hui pourtant, l’harmonie entre les deux hommes paraît moins manifeste. La dyarchie serait en train de se fissurer.

Des exemples? Au sujet de l’intervention militaire en Libye sous l’égide de l’ONU, Vladimir Poutine a parlé d’une nouvelle «croisade occidentale». A croire que les intérêts russes en Libye, ce sont de grosses ventes d’armes et le maintien d’un climat délétère poussant le prix du pétrole vers le haut et favorisant les recettes pétrolières russes. Dmitri Medvedev, dont la nouvelle doctrine de politique étrangère est plus conciliante avec l’Occident, n’a pas apprécié. Il ne s’est pas privé de rabrouer son premier ministre, jugeant «inacceptables» de telles déclarations. Cette remise à l’ordre était d’autant plus cinglante que la Russie n’avait pas jugé utile d’opposer son veto à l’opération libyenne au Conseil de sécurité.

Un peu plus tard, répondant à la chaîne de télévision chinoise CCTV, Dmitri Medvedev annonçait qu’il allait prendre une décision rapidement au sujet de sa candidature à une réélection à la présidence russe au printemps 2012 pour un mandat cette fois d’une durée de six ans. Vladimir Poutine a vite mis les points sur les i en précisant qu’une candidature serait décidée en commun. Il a même interdit à son parti, Russie unie, d’aborder la question. A la fin de mars, le clash entre les deux hommes forts du pouvoir russe a été encore plus violent. Dans une optique de modernisation de l’économie russe, Dmitri Medvedev a exhorté les ministres et vice-premiers ministres à démissionner de la direction des conseils d’administration de grandes entreprises du pays. Le décret frappe directement des proches de Poutine, dont Igor Setchine, vice-premier ministre, ex-haut responsable du KGB, qui a dû démissionner du groupe pétrolier Rosneft. On avance que 40 ex-membres des services secrets seraient ainsi écartés de la tête des principales entreprises du pays.

Il y a quelques jours enfin, la juge Natalya Vasilyeva a déclaré que la décision de condamner à six ans supplémentaires l’ex-oligarque Mikhaïl Khodorkovski avait été imposée au président du tribunal par des magistrats en ligne direct avec Vladimir Poutine. Cette révélation serait une preuve de plus attestant de la nouvelle rivalité entre les deux candidats putatifs à la présidentielle.

Eric Hoesli, auteur d’A la Conquête du Caucase, a rencontré aussi bien Poutine que Medvedev. A ses yeux, inutile de spéculer sur qui des deux sera le candidat présidentiel, car aucun scénario n’est pour l’heure préétabli. Selon l’auteur russophone, les récents événements révèlent quelques traits de caractère qui différencient le maître du Kremlin, juriste et fils unique d’une famille de professeurs de droit, du premier ministre: «Dmitri Medvedev veut présenter la Russie comme un acteur global. Il incarne la volonté de la nouvelle Russie de s’intégrer dans la communauté internationale, contrairement à Vladimir Poutine, qui a encore des airs de fin de Guerre froide. Le président russe a développé une philosophie du partenariat avec d’autres puissances, qu’elles soient européennes, américaine ou des pays issus du BRIC (Brésil, Inde, Chine).»

Pour Eric Hoesli, Dmitri Medvedev peut se targuer de plusieurs succès depuis son accession à la tête de l’Etat russe qui découlent en partie de sa philosophie du partenariat. L’Amérique de Barack Obama a renoncé à la version la plus agressive de son bouclier antimissile en Pologne et en République tchèque. Grâce aux Européens, Moscou entretient aussi une relation pacifiée avec son voisin ukrainien. Avec la Pologne, la tragédie de Smolensk avait ravivé les blessures profondes entre les deux nations. Mais en reconnaissant la responsabilité soviétique des massacres de Katyn en 1940, le pouvoir russe a brisé la glace. Désormais, les relations russo-polonaises vont mieux, même si elles continuent de souffrir de soubresauts. Quant à Start, le nouveau traité sur la réduction des armes stratégiques signé par les présidents américain et russe en avril 2010, sa conclusion relève sans doute davantage du revirement de la Maison-Blanche que du Kremlin. Mais pour Medvedev, c’est un succès important.

«Cela n’empêche pas les Russes, explique Eric Hoesli, de voir le président avec beaucoup de scepticisme quant à sa capacité de contrôler l’appareil d’Etat, l’armée et les services de sécurité, plus proches de Vladimir Poutine.» En Russie, le maître du Kremlin apparaît pour certains comme un poids plume au plan intérieur, même s’il a lancé des réformes visant à éradiquer le phénomène endémique de la corruption et de la toxicomanie. «Il est clair qu’il ne contrôle pas grand-chose», analyse Anne Applebaum. Directeur du Centre Russie/NEI à l’Institut français de relations internationales, Thomas Gomart estime que Medvedev et Poutine sont dans une phase d’observation active. «Les vrais soutiens du président auprès des oligarques et de l’appareil d’Etat ne sont pas encore très visibles. Mais les entourages des deux Pétersbourgeois commencent à se diviser.» Le chercheur de l’IFRI se garde de tirer des conclusions définitives. Selon lui, les rapports de force en Russie évoluent. «Medvedev est plus en confiance. Mais mon sentiment est que le système [oligarchique] en place dépasse aussi bien le président que Poutine qui sont tous deux réduits au rôle d’arbitres.» Analyste politique russe qui a bien connu Khrouchtchev, Anatolie Salutsky fustige le manque de sagesse du président Medvedev: «En soulignant l’importance de l’Année de la langue russe [2011], il a souvent utilisé des mots étrangers dans son discours. […] Poutine est plus prudent et ne titille pas les gens du peuple avec des blagues maladroites inspirées de l’étranger.»

Le leitmotiv de Dmitri Medvedev, qui cherche à être l’alter ego de Barack Obama, c’est de moderniser la Russie. Chaud partisan d’Internet et de Facebook, le président russe se distingue de Poutine qui a l’informatique en horreur. Il s’en distingue par une approche plus libérale du monde, par une volonté de vraiment libéraliser l’économie et de faire de la Russie un Etat de droit respectable. Il promet davantage de transparence. Malgré les grandes orientations données par le Kremlin à la politique intérieure russe, celles-ci n’ont que peu d’impact. La corruption gangrène toujours le pays, l’économie demeure instable. Thomas Gomart est d’ailleurs persuadé que la Russie reste guidée par l’équation poutinienne croissance économique contre un autoritarisme assumé: «Vladimir Poutine veut que ses actions soient jugées à l’aune de l’Histoire russe. Dmitri Medvedev est toujours en quête de légitimité internationale. Les deux personnages sont dans des dynamiques très différentes.» Pour le directeur du Centre Russie/NEI, les succès de politique étrangère n’ont que peu de poids auprès de l’électeur russe. Mais il met un bémol aux critiques du bilan «domestique» de Medvedev: «Ce dernier est quasiment entré en fonction au moment de l’éclatement de la guerre russo-géorgienne. Il a dû montrer qu’il maîtrisait l’usage de la force. D’un point de vue macroéconomique, il a relativement bien géré l’économie, encaissant le coup en 2009 avant de remettre le pays sur le chemin de la croissance [4% pour 2010 et 2011].»

Ancien président du Conseil d’administration de Gazprom, le président russe a une sensibilité particulière au monde des affaires. Président de Business Mir à Genève, le Russe Oleg Smirnov s’en félicite, même s’il reconnaît que la situation en Russie n’est pas favorable: «Comme l’a dit Medvedev, le climat des affaires est très mauvais. Il s’est même fortement détérioré en 2010 pour les petites entreprises.» Oleg Smirnov fait un constat: les investissements étrangers en Russie butent sur trois obstacles: la corruption omniprésente et persistante, l’imprévisibilité des décisions des administrations qui recourent à l’arbitraire plutôt que de s’en tenir à l’Etat de droit, et la médiocrité des services fournis par l’Etat pour les investisseurs. Le président de Business Mir se réjouit des dix mesures que le président russe a décrétées dans le cadre d’un programme spécial visant à attirer les investissements étrangers. En bref, un commissaire spécial chargé des investissements sera nommé dans chacune des 86 régions de Russie. Les responsables des gouvernements locaux auront le devoir d’améliorer le climat des affaires et de combattre la corruption. Un vrai défi.

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