Chine: méga purge anti-corruption

Asie Trois cents membres du PC ont été incarcérées depuis deux ans

Ils faisaient partie du réseau de l’ancien chef du KGB chinois Zhou Yongkang, en résidence surveillée

C’est assurément la plus importante purge politique pour corruption de l’histoire de la République populaire de Chine. Mais c’est aussi l’une des plus incroyables saisies de biens mal acquis jamais vue. L’éviction de l’ancien chef du KGB chinois Zhou Yongkang, accusé de corruption par le Parti, a jusqu’alors conduit à l’incarcération de 300 membres de son vaste réseau, principalement des fonctionnaires, et à la saisie de biens d’une valeur de 90 milliards de yuans (12,5 milliards de francs), a annoncé dimanche l’agence Reuters.

Ce montant astronomique équivaut au budget de pays comme la Lituanie ou l’Uruguay, ou encore à la valeur de plus d’une centaine d’avions long-courriers Airbus. Le considérable magot est réparti sous forme de comptes en banque (5,3 milliards de francs), actions et bons du Trésor chinois et étrangers (7,4 milliards), 300 appartements et villas, 60 véhicules et divers tableaux de maître et œuvres d’art. Reuters appuie ces révélations sur des «sources concordantes» chinoises. Elles auraient été mises au courant via une réunion d’information secrète du Parti communiste. Si ­elles s’avèrent exactes, elles sont de nature à provoquer un séisme en Chine, et il est fort probable que Pékin se garde de divulguer l’ampleur de ces montants colossaux.

Parmi les 300 personnes incarcérées, figurent «plus de dix membres de la famille» de Zhou Yongkang – qui a dirigé pendant six ans, jusqu’à sa mise à la retraite en 2012, la toute-puissante Commission politico-légale, sorte de KGB chinois chargé des appareils sécuritaires et judiciaires. Il s’agit, selon l’agence britannique, de sa femme, une ex-présentatrice de la télévision, de son frère et de deux de ses fils. L’un d’eux, Zhou Bin, a épousé une Américaine et vivait récemment encore aux Etats-Unis. Une vingtaine de chauffeurs et de gardes du corps de Zhou Yongkang ont aussi été placés sous enquête.

La plupart des 270 autres «complices» incarcérés sont des fonctionnaires ou des hauts fonctionnaires. Dix d’entre eux ont un rang équivalent ou supérieur à celui de vice-ministre, selon Reuters. Parmi ceux-ci : le vice-président de la grande entreprise d’Etat Petrochina International, le vice-gouverneur de l’île d’Hainan, l’ex-vice-ministre de la Sécurité publique, le vice-président de la China National Petroleum Corporation (CNPC), le chef du conglomérat qui gère les plus grosses entreprises d’Etat du pays, un ancien vice-gouverneur du Sichuan et même le directeur du bureau de Pékin du Ministère de la sécurité d’Etat.

Sans oublier Liu Han, entrepreneur et chef mafieux, qui a fait abattre neuf personnes par son équipe de tueurs, selon la chaîne nationale CCTV. Liu Han est l’un des rares «complices» de Zhou Yongkang à avoir été inculpé par la justice. Son procès a commencé cette semaine. L’immense majorité des 300 autres suspects – certains ont mystérieusement «disparu» de la circulation depuis plus d’un an – n’ont pas été inculpés par un tribunal, ni même incarcérés légalement. Toute cette purge, ou presque, s’est déroulée en dehors du système judiciaire.

Ces «suspects» ont soit été placés en résidence surveillée, soit jetés dans des geôles spéciales du Parti communiste appartenant à un réseau de sécurité interne baptisé «Shuanggui». Privation de sommeil, menaces sur la famille, tortures en tout genre : les séances d’interrogatoire destinées à extorquer des aveux y sont particulièrement pénibles. Exemple : Zhou Wangyan, un fonctionnaire de Liling (une ville de la province du Hunan) accusé de corruption, a été interrogé pendant des semaines, en 2012, avant que ses tortionnaires se rendent compte qu’il était innocent et le libèrent. Il a raconté le 7 mars à l’agence AP ce qu’il avait subi pendant sa détention extrajudiciaire. Outre les privations de sommeil et de nourriture, il a été fouetté avec des câbles et on l’a forcé à avaler des excréments.

Zhou Yongkang, qui n’a pas été inculpé, serait depuis peu en résidence surveillée, mais n’aurait pas encore été soumis au Shuanggui. Le président Xi Jinping reproche à cet ancien chef du KGB chinois d’avoir soutenu un autre haut dirigeant déchu, le flamboyant Bo Xilai, qui ambitionnait de devenir le numéro un chinois, avant d’être condamné l’an dernier à la perpétuité pour «détournement de fonds» et «abus de pouvoir».

«Après avoir éliminé Bo Xilai, Xi Jinping veut se débarrasser de Zhou Yongkang. Mais ce n’est pas si simple, car ce dernier possède des dossiers sur de nombreuses familles de hauts dirigeants, et leur publication pourrait faire l’effet d’une bombe atomique», explique une source informée. Elle ajoute : «Il pourrait faire sortir des informations sur la fortune des familles des anciens présidents Hu Jintao et Jiang Zemin…»

La corruption est partie intégrante du système en Chine, et le chef de l’Etat Xi Jinping a lui-même des choses à se reprocher. En juin 2012, une enquête de l’agence financière Bloomberg a établi – en s’appuyant sur des documents publics – que son entourage possède en propre un patrimoine d’au moins 360 millions de francs, principalement investi à Hongkong. Une goutte d’eau en regard des 12,5 milliards de francs du réseau de Zhou Yongkang.

Xi Jinping reproche à Zhou Yongkang d’avoir soutenu un autre haut dirigeant déchu,le flamboyant Bo Xilai