Justice

Mehdi Nemmouche, délinquant, djihadiste et bourreau

Lors du premier jour de son procès aux assises de Bruxelles, l’auteur présumé de l’attentat du 24 mai 2014 contre le Musée juif de la capitale belge a réveillé la mémoire de son parcours meurtrier, de Roubaix à Alep

En déclinant son identité d’une voix posée, jeudi matin, lors de la première journée de son procès devant les assises de Bruxelles, prévu pour durer jusqu’à fin février, l’auteur présumé de l’attentat du Musée juif de la capitale belge le 24 mai 2014 est resté fidèle à son image, forgée au cours de ses quatre années de détention en isolement à la prison de Leuze-en-Hainaut (Belgique): celle d’un djihadiste défiant, aussi muré dans le silence qu’affûté physiquement, prêt à encaisser les témoignages et les expertises qui l’accusent d’être l’auteur de la tuerie qui coûta la vie à quatre personnes. Une tuerie que ses avocats ont cyniquement attribuée, avant l’ouverture du procès devant les 12 jurés tirés au sort, à un «complot» des services secrets israéliens…

Un lourd acte d'accusation

L’acte d’accusation de 195 pages, dont de larges extraits ont été lus lors de la première journée d’audience, a redit l’horreur de ce samedi fatal de mai 2014. Le quartier du Sablon, où se trouve le Musée juif de Bruxelles, vibre alors des notes d’un festival de jazz. Sur les rues pavées, les terrasses des cafés sont animées. Il est 15h50 lorsque les policiers reçoivent un premier appel en urgence. Casquette sur le crâne, bien visible sur les vidéos de surveillance, un homme seul vient de mitrailler l’entrée du musée à la kalachnikov – vingt-cinq impacts de balle seront retrouvés. Trois personnes sont tuées sur le coup tandis que la quatrième victime – un employé de religion musulmane – décédera le 6 juin suivant à l’hôpital.

L’assassin, reparti à pied, se dirige ensuite vers le bureau des bus Eurolines dans le but d'acheter un billet pour Marseille le 29 mai suivant. Il y connaît Nacer Bendrer, un gangster qui lui a fourni le fusil-mitrailleur découvert dans son sac par les policiers qui l’interpelleront au terminus, empaqueté dans un drap flanqué du sigle de l’Etat islamique. Bendrer, lui aussi incarcéré en Belgique, est aujourd’hui le deuxième accusé de ce procès-fleuve.

On ne sait pas si Nemmouche, né à Roubaix en 1985,  gardera le silence comme l’a presque toujours fait Salah Abdeslam, le seul rescapé des commandos responsables des attentats parisiens du 13 novembre 2015, lors de son premier procès à Bruxelles en février dernier. Mais près de 100 témoins sont attendus, dont sa propre grand-mère qui l’a éduqué (même s’il s’est opposé à sa déposition) et les quatre journalistes français dont il fut l’un des geôliers dans les sous-sols de l’ex-hôpital ophtalmologique d’Alep, en Syrie, de juin 2013 à avril 2014.

Un parcours chaotique

L’histoire de Mehdi Nemmouche est emblématique. A Tourcoing, dans le nord de la France où il a grandi, l’adolescent abandonné par ses parents cumule parcours scolaire chaotique et faits de délinquance. La case prison survient de 2007 à 2012, et la radicalisation religieuse s’ensuit. Les services de renseignement sont alertés. Le déferlement de violence en cours en Irak et en Syrie le fascine. Et un modèle émerge: le jeune Mohammed Merah, éliminé par les policiers le 22 mars 2012 dans l’appartement toulousain où il s’est retranché après avoir tué sept personnes, dont un soldat de confession musulmane et trois élèves d’une école juive.

Le nordiste Nemmouche a ses habitudes en Belgique, dans le quartier populaire bruxellois de Molenbeek où il côtoie, dès sa sortie de détention, la future tête de proue des commandos parisiens de novembre 2015, Abdelhamid Abaaoud, et l’un des futurs kamikazes qui se fera exploser à l’aéroport de Bruxelles le 22 mars 2016, Najim Laachraoui. L’un des principaux réseaux djihadistes européens est né. Son sillage de sang et d’horreur sera sans précédent. Abaaoud, Nemmouche et Laachraoui prennent le chemin de la Syrie pour y combattre dans les rangs de l’Etat islamique. Direction Alep, la ville du nord du pays, que le «Califat» sera, à l’automne 2013, sur le point d’emporter.

Excité par la violence

Nemmouche n’est pas un islamiste fanatique comme les autres. Jeudi, le reporter d’Europe 1 Didier François, l’un des quatre journalistes retenus en otage, a raconté au micro le quotidien de ce «nettoyeur», seul à se présenter sans masque devant eux avant de les frapper copieusement. Juste à côté, des prisonniers syriens, militaires des forces gouvernementales ou présumés espions, sont torturés et égorgés. Les journalistes prisonniers doivent parfois, pour se rendre aux toilettes, marcher dans des flaques de sang.

Nemmouche chante Aznavour entre deux raclées. Les quatre reporters le confirmeront après leur extraction des caves de l’hôpital ophtalmologique d’Alep. La violence l’excite. Elle est son but, noyée dans un flot de harangues antisémites. Puis sa trace se perd. Les forces russes, alliées au gouvernement de Damas, pilonnent Alep et l’Etat islamique doit lâcher prise. L’heure est à un autre combat pour les soldats dévoyés de l’islam.

Kalachnikov et revolver

La piste qui, selon l’accusation, le conduira un peu moins d’un an plus tard au Musée juif de Bruxelles est une cartographie presque parfaite du djihadisme mondialisé d’alors. Parti de Syrie via la Turquie, Mehdi Nemmouche est pisté brièvement en Malaisie, à Singapour, en Thaïlande, où lui et d’autres combattants s’efforcent de brouiller les pistes, entre deux séjours de «repos». Jusqu’au retour en voiture en Europe, via des itinéraires identiques à ceux que Salah Abdeslam – plusieurs fois chauffeur de djihadistes – empruntait dans des voitures remplies de faux réfugiés et de vrais tueurs.

La Grèce. L’Allemagne. La Belgique, où il parvient, le 30 mars 2014, à louer un appartement sous son vrai nom à Molenbeek, ce fameux quartier épicentre du réseau Abaaoud. Ne reste plus qu’à se procurer, auprès du caïd Marseillais Bendrer, connu en détention à Salon-de-Provence, une kalachnikov et un revolver. La tuerie du Musée juif, le 24 mai 2014, devait apparemment être suivie d’un autre attentat en France. Un plan qui se concrétisera sans lui, quelques mois plus tard, par l’attaque contre Charlie Hebdo, puis par la nuit tragique du Bataclan et des terrasses parisiennes.

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