Comment partir à la conquête de la montagne si l’on ne dispose pas d’instruments permettant de s’orienter et de se situer? Cette question, les responsables du Club alpin suisse (CAS) l’ont formulée très tôt, le pied à peine posé sur les premiers escarpements alpins. Martin Rickenbacher, historien et mémoire vivante de Swisstopo, a retracé, à l’occasion du 150e anniversaire du CAS, la genèse de ce qu’il appelle volontiers la «cordée solidaire» qui lie depuis un siècle et demi le Club alpin et les cartographes de la Confédération.

La naissance du CAS est un jalon important dans l’histoire de la cartographie en Suisse. A l’époque, la référence, c’était la carte Dufour, du nom du général ge­nevois Guillaume-Henri Dufour. Celui-ci avait créé en 1838, soit vingt-cinq ans plus tôt, le Bureau topographique fédéral et s’était lancé dans la fabrication du premier relevé topographique de la Suisse à l’échelle 1:100 000 sous la forme de 25 feuilles publiées entre 1845 et 1865.

«Ceux qui ont fait ces cartes étaient des artistes», salue Francis Comtesse, un ancien du Service topographique fédéral, au­jour­d’hui âgé de 88 ans. La carte Dufour, monochrome gravé sur cuivre, ne répondait toutefois pas aux attentes des montagnards. Ceux-ci avaient besoin de guides visuels plus précis. «Les hachures d’ombrage étaient trop sombres. On ne pouvait pas bien lire les indications», relève Rudolf Morf, cartographe chez Swisstopo. «La carte Dufour n’était pas suffisante pour cela, l’échelle était trop petite pour les besoins des alpinistes», confirme Martin Rickenbacher. «Dufour avait déjà essayé de faire ressortir les sommets et les rochers, mais le développement de l’alpinisme a nécessité des cartes plus détaillées», ajoute Rudolf Signer, cartographe lui aussi.

Dès la création de leur club, les passionnés de montagne prirent les choses en main. Ils deman­dèrent et obtinrent l’autorisation de réaliser des plans d’excursions à l’échelle 1:50 000 sur la base des relevés qui avaient servi à établir le plan Dufour. Publiées dès 1863, les premières Annales du CAS contenaient ainsi des cartes d’excursions, auxquelles Martin Rickenbacher vient de consacrer une plaquette. Les premières destinations furent le massif du Tödi et du Clariden, le Lukmanier et la Greina, la Silvretta, les glaciers du Rhône et du Trift.

A partir de ce moment-là, le CAS collabora activement au développement de la carte Dufour. L’opération fut pilotée par le successeur du Genevois à la tête du Bureau topographique fédéral, le colonel Hermann Siegfried, dont la nouvelle série de cartes, gravées en partie sur cuivre et en partie sur pierre, prit le nom. Les premières feuilles sortirent de presse en 1870. Près de 600 seront publiées jusqu’en 1916, à l’échelle 1:50 000 pour les régions montagneuses et 1:25 000 pour le Plateau.

Les alpinistes voulurent aussi rendre hommage à Guillaume-Henri Dufour. C’est à leur initiative que le Conseil fédéral décida, en 1863, d’attribuer son nom au sommet le plus élevé du pays, qui n’était jusque-là connu que sous l’appellation «Höchste Spitze» (le point culminant).

«Les relations personnelles des membres du CAS et les buts communs du club et du Bureau topographique ont eu une grande influence sur le développement cartographique suisse après Dufour», raconte Martin Rickenbacher. L’un des épisodes les plus croustillants de cette longue aventure commune fut le choix de nouvelles échelles une fois achevée la publication des feuilles Siegfried. Le renouvellement de la panoplie déclencha ce que Martin Rickenbacher appelle «la guerre cartographique de sept ans», car telle fut sa durée, entre 1928 et 1935.

Trois variantes furent proposées. La première, défendue par le Service topographique fédéral et les militaires, prévoyait un format unique pour toute la Suisse. La deuxième, qui avait la préférence des scientifiques et du CAS, proposait des cartes aux échelles 1:25 000, 1:50 000 et 1:100 000. La troisième, suggérée par un topographe et certaines sections du CAS, privilégiait une combinaison de cartes aux proportions 1:10 000, 1:33 000 et 1:100 000. Au terme d’un long processus, le parlement fédéral choisit la variante défendue par le CAS et non celle du Service topographique. Détail piquant: Swisstopo a publié en juillet 2013 une nouvelle série de dix cartes d’excursions: elles sont à l’échelle 1:33 000!

«Cartographier la complexité des montagnes, représenter leur beauté dans un plan a toujours été un défi énorme», souligne Martin Rickenbacher. «Oui, mais c’est un défi enthousiasmant, car il n’y a rien de plus enchanteur que d’avoir une belle représentation des rochers lorsque l’on fait une course en montagne», acquiesce Francis Comtesse.

Il se souvient par exemple d’Alfred Oberli, dont il parle avec admiration. De son vivant, Alfred Oberli doubla son activité de graveur et cartographe au Service ­topographique avec celle de dessinateur de croquis d’itinéraires pour les guides du CAS. Ce féru d’alpinisme perpétua ainsi la longue aventure commune des deux organisations. «Il a fait plus de 500 croquis, qui sont des petits chefs-d’œuvre. Pour la représentation des rochers, il utilisait les prises de vue réalisées par le Service topographique. Il décrivait les routes avec une exactitude incroyable, rendant ainsi des tas de courses accessibles à de nombreux alpinistes», témoigne Francis Comtesse.

Il convient de rappeler que le développement de la photographie a révolutionné la réalisation des cartes. «Dans les années 1920-1930 est apparue la photogrammétrie terrestre, procédé qui consistait à photographier les parois rocheuses et permettait de mesurer les courbes de terrain», explique Rudolf Signer. L’utilisation de photos aériennes, d’abord prises d’un avion biplan au moyen d’un appareil tenu à la main, facilita aussi la transposition des particularités du terrain sur du papier plan.

Alfred Oberli était graveur sur verre. Mais cette technique n’est apparue au Service topographique fédéral qu’en 1953. Jusqu’à cette date, c’est la lithographie et la gravure sur cuivre qui avaient été utilisées. Le travail du cuivre était fastidieux, car il fallait encrer la plaque à la main et les impressions polychromes étaient plutôt complexes.

Francis Comtesse a vécu ce changement. Il insiste sur un point de vocabulaire: «On parlait de gravure sur cuivre, mais il faut parler de tracé sur verre, car on ne grave pas le verre.» Par quels aspects les deux procédés se sont-ils distingués? «Avec le cuivre, il ­fallait sentir le rocher. L’image n’était pas visible tout de suite, l’expérience et la connaissance de la nature jouaient un grand rôle. Le tracé sur verre n’exige pas la même sensibilité mais permet de travailler plus rapidement», compare-t-il. «Les rochers étaient tracés sur les plaques de verre au moyen d’aiguilles à trois pans, un instrument qui ne coûtait pas cher», se remémore-t-il. Chaque point était alors reporté à la main.

A Swisstopo, Rudolf Morf et Rudolf Signer – appelons-les Ruedi, puisque c’est ainsi qu’ils sont connus dans la maison – partagent le même bureau. C’est là que se travaillent les reliefs, les rochers, les sommets, les ombres, les courbes de niveau. Là que la montagne devient plan, avec la légendaire précision qui a fait la renommée des cartes suisses. Mais ils ne tracent plus sur verre. Cette technique a disparu au tournant du siècle. La carte du mont Everest, un travail de commande, aura été «le dernier gros boulot tracé sur verre», se souvient Francis Comtesse.

Comment opère-t-on désormais? Les données ont été numérisées. Depuis 2000, le travail se fait à l’ordinateur, à la souris et avec le précieux concours de ­Photoshop. Swisstopo a mis au point un modèle numérique de terrain (MNT), qui a permis de scanner les courbes de niveau et de fournir un modèle de base.

Mais une nouvelle technique est déjà en train de supplanter la souris d’ordinateur: le crayon numérique, que l’on promène sur une tablette graphique et dont les mouvements sont immédiatement reproduits sur l’écran. «Cela va plus vite et l’on peut mieux varier les tons», relève Ruedi Morf, qui ajoute cependant que la méthode conventionnelle reste utilisée pour restituer les reliefs. «Toutes les formes du terrain doivent être présentées en relief le plus distinctement possible. Même sur une carte à l’échelle 1:1 000 000, il doit être précis», insiste-t-il.

Les reliefs sont renforcés par estompage, une méthode qui permet de différencier les éléments et les déclivités en jouant sur les contrastes et les tons. «Les contrastes sont renforcés aux arêtes», détaille Ruedi Morf, ce qui donne au plan une apparence ­tridimensionnelle et un effet de profondeur.

Il en profite pour rappeler les spécificités des cartes suisses. «On a placé la lumière au nord-ouest, ce qui projette des ombres sur les flancs sud-est. Ce n’est pas ­naturel, car le soleil éclaire plutôt par le sud. Mais c’est plus facile de lire les cartes avec la lumière inversée car on a l’habitude de la recevoir par le haut, donc, sur une carte, par le nord», explique-t-il. Cette spécificité est visible sur les trois cartes présentées dans cette page.

Autre particularité des plans suisses: la manière de représenter les rochers, de distinguer les glaciers, de montrer les pierriers, de localiser les crevasses, d’identifier les séracs, de situer les lignes de séparation des eaux.

Comment restituer sur une carte une paroi verticale de plusieurs centaines de mètres? Le savoir-faire des cartographes a permis de répondre à cette question, et c’est aussi cela qui fait la réputation des cartes produites à Wabern. Guillaume-Henri Dufour en avait posé les bases. Ses successeurs n’ont cessé d’améliorer la visibilité de tous les éléments de la montagne. Il est en effet nécessaire de repérer les pentes, les ravins, les déclivités.

Désormais, les cartographes sont confrontés à un nouveau défi: les événements naturels et les effets du climat. «Nos cartes ont toujours présenté distinctement les rochers qui dépassaient des glaciers. Mais nous devons tenir compte du fait que les glaciers fondent, se transforment parfois en lacs et laissent apparaître de nouveaux rochers. A certains endroits, l’évolution est dramatique», note Ruedi Signer.

«C’est un gros travail de transposer ces changements sur une carte», complète Ruedi Morf. Les adaptations se font en principe au rythme de leur renouvellement naturel, soit tous les six ans. C’est un travail important, car Swisstopo doit fournir aux alpinistes et aux randonneurs des cartes qui leur montrent par exemple que le glacier du Trift, près du col du Susten, a fondu au point de céder la place à un lac désormais enjambé par une passerelle longue de 170 mètres.

Dans le même registre, il a fallu modifier toutes les cartes de la région de Zermatt après l’éboulement de Randa en 1991. La chute de 33 millions de mètres cubes de roche a transformé le bas de la vallée de la Viège. Le génie de Swisstopo doit aussi s’exprimer dans de telles circonstances. Les cartes doivent être adaptées rapidement afin que les utilisateurs puissent se repérer dans le paysage, même lorsque celui-ci a été sévèrement altéré par les caprices de la nature.

Un siècle et demi après sa naissance, la «cordée solidaire» décrite par Martin Rickenbacher existe toujours. Mais le partenariat entre le Club alpin et Swisstopo a évolué. «Le CAS n’est plus le moteur de production de cartes. L’esprit pionnier et scientifique n’existe plus. Mais le CAS influence toujours certains types de cartes, comme celles de randonnées à raquettes et à skis», conclut celui qui entretient minutieusement la mémoire de la cartographie en Suisse.

«Nous devons tenir compte du fait que des rochers et des lacs apparaissent là où il y avait des glaciers»