Jean-Luc Mélenchon (JLM) a réussi son pari de remplir la place de la Bastille dimanche après-midi avec sa grande journée pour rien de moins qu’une VIe République, façon de montrer la force populaire du Front de gauche à cinq semaines du premier tour de la présidentielle française. Le correspondant à Paris de la Tribune de Genève et 24 heures est d’ailleurs bien obligé de le reconnaître dans son éditorial du jour: JLM, c’est «la grande révélation». «La grande sinon la seule», en rajoute-t-il, comme pour pointer la mollesse de la campagne: «Surprenant? Non. Croire que la «gauche de la gauche» française s’était écroulée en même temps que le mur de Berlin relève d’une méconnaissance de l’histoire de France. […] A côté d’une gauche réformiste, il a toujours existé […] une gauche révolutionnaire.»

Pour un peu, on croirait qu’il n’y a plus personne autour de lui. «Depuis plusieurs mois», enchaîne Le Courrier de Genève – mais c’est moins étonnant – «celui qui a foulé les ruelles d’Algérie dans son enfance mène campagne. Et depuis quelques semaines, la mayonnaise prend. Les réunions publiques du Front de gauche réunissent des milliers de militants. Les sondages créditent Jean-Luc Mélenchon de 11% des intentions de vote alors que François Hollande, qui snobe ouvertement le Front de gauche, se tasse.»

Dans la foulée d’un Figaro prétendant que «la dynamique Mélenchon est loin d’être terminée» et qui a interrogé l’ex-premier ministre Raffarin (bluffé, apparaît-il), même Henri Guaino, le conseiller de Nicolas Sarkozy, a estimé lundi sur Europe 1 que JLM avait «beaucoup de talent». «C’est un républicain comme moi, il a des analyses souvent très intelligentes», a-t-il lancé, affirmant toutefois: «C’est sur les solutions que nous divergeons. Lui, au fond, n’en a qu’une: celle de dire «je suis le bruit et la fureur», «nous avons une petite divergence sur le réalisme de cette posture». «Je trouve très intéressant que Jean-Luc Mélenchon soit là et fasse vivre une partie de l’échiquier politique», a-t-il ajouté.

«A gauche, ce privilège est d’ordinaire réservé aux vainqueurs», s’étonne presque Libération. JLM «l’a fait en pleine campagne: pour son discours sur la VIe République hier à Paris, il a rempli la place de la Bastille. Au Front de gauche, on claironne qu’il y avait 120 000 personnes à la fin de leur «marche» commencée place de la Nation. Peu importe la réalité du nombre, la place est bondée. Les marches autour de la grande colonne sont farcies de militants. […] La dernière fois que Mélenchon avait foulé les pavés de la Bastille, c’était au soir du 29 mai 2005. Il était encore au PS. L’Humanité à la main, il fêtait la victoire du non au référendum sur le traité constitutionnel européen. Mélenchon rêve de voir les électeurs de gauche qui avaient fait basculer ce vote choisir un bulletin à son nom le 22 avril.»

Alors L’Humanité, précisément, que dit-elle? Elle est très contente et elle dit que «les idéologues libéraux se félicitaient que la classe ouvrière ne se fasse plus entendre… ils déchantent, et c’est une nouvelle fierté, une confiance restaurée dans leurs combats que les militants communistes ou de la gauche de transformation affichent. Avec eux, des centaines de milliers de citoyens, jusqu’alors sans attaches partisanes, sentent qu’il est possible de résister et que, aux combats défensifs – souvent usants – ils peuvent ajouter des luttes conquérantes.» C’est pas beau, ça?

C’est tout aussi beau, en tout cas, que le titre du Nouvel Observateur: JLM, c’est «de Gaulle avec faucille et marteau». Le magazine relève qu’«il a fait sobre et court, à peine vingt minutes. Il n’a pas tenté d’égaler Fidel Castro. Il a surtout adopté un ton incroyablement gaullien, pas seulement dans les intonations mais aussi dans la gestuelle. On croyait parfois voir apparaître le chef de la France Libre sur l’estrade où officiait l’ancien sénateur socialiste. L’effet était forcément voulu tant l’imitation était saisissante. Tout y était, la voix caverneuse du grand Charles, les mouvements de menton, et surtout l’expression de cette idée que la France n’est pas un pays comme les autres […]. Vous avez dit Résistance? La Méluche à la Bastille, c’est le Général de Gaulle à Londres. La voix de la France! Qui sont alors Pétain et les nazis? Dans l’inconscient mélenchonien, c’est bien sûr Nicolas Sarkozy et ses complices, les conservateurs allemands du parti d’Angela Merkel. Tout cela n’est pas dit mais seulement suggéré.» Mais si habilement… «Si Hollande avait la verve de Mélenchon, ça serait extra», glisse un militant à Libération.

Tout le monde ne partage pas le même enthousiasme. Sur Slate.fr, on peut lire par exemple, à la suite de la dépêche de l’Agence France-Presse qui est publiée là pour être ridiculisée: «Désolé de décevoir tant de belles joies […]: Jean-Luc Mélenchon est un rigolo. Un rigolo de prétoire, un rigolo de JT, un rigolo malin, un rigolo drôle. Mais un candidat dont le programme est un tissu de conneries. On peut admettre le but: faire rendre gorge à la finance, renverser le nouvel Ancien Régime, celui des marchés financiers, OK, c’est populaire, c’est tendance. Ça correspond même partiellement à une véritable nécessité. Mais le candidat de la Bastille propose-t-il une seule mesure véritablement applicable? Une mesurette qui changerait un tant soit peu la vie pauvrette des millions de citoyens asservis? Que dalle.»

Et de comparer JLM à Hugo Chavez, «sans le pétrole». «Lisez, dans le détail, son programme. C’est bien simple: on est chez les comiques. En dehors de toutes réalités, dans la déclamation. Rien n’est sérieux. Sauf le rêve. Le smic à 1700 euros, la retraite à 60 ans à taux plein, des bourses pour tous les jeunes, le remboursement de la santé à 100%, le blocage des loyers et 800 000 embauches dans la fonction publique. Le rêve! On finance comment? Fieffé réactionnaire qui pose la question! On prendra aux banques, et si elles ne veulent pas on les mettra sous contrôle social, les Soviets en 2012.»

Sacré Jean-Luc! Sacrée France!