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Melissa Fleming, directrice de la communication du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés.
© Laurence Rasti

Portrait

Melissa Fleming, le besoin de raconter l’exil de Syrie

Directrice de la communication du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés, cette Américaine de 53 ans a publié un livre poignant sur une miraculée syrienne qui a passé quatre jours et quatre nuits dans l’eau glaciale de la Méditerranée. Son ouvrage sera repris au cinéma par Steven Spielberg et J. J. Abrams

Quand elle a lu l’Agence France-Presse, un matin de septembre 2014, elle n’a eu qu’un réflexe: s’envoler immédiatement pour la Crète. La dépêche parlait de Doaa Al Zamel, une jeune Syrienne de 19 ans qui a survécu au naufrage d’un bateau de pêche transportant 500 migrants d’Egypte vers Malte après avoir passé quatre jours et quatre nuits dans l’eau. Une rescapée qui a sauvé un enfant de 17 mois en s’accrochant à une bouée. L’histoire poignante de cette jeune femme a fortement ému Melissa Fleming, directrice de la communication depuis 2009 du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR).

Cette affable et souriante Américaine de 53 ans, qui a servi de conseillère spéciale du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres au moment de la mise en place de la nouvelle équipe à la tête de l’organisation à New York, s’est rendue dans l’hôpital crétois où les deux survivantes étaient soignées. Trois ans plus tard, elle publie un livre, «A Hope More Powerful Than the Sea», traduit dans de nombreuses langues dont le chinois, l’allemand, l’arabe et le hongrois, un fait dont elle se félicite à la lumière de la politique très anti-immigration du premier ministre hongrois, Viktor Orban. L’histoire racontée par Melissa Fleming a ému jusqu’au réalisateur de Hollywood Steven Spielberg qui a acquis les droits pour en faire un film.

L'humain, au-delà des statistiques

«On prend souvent connaissance du destin de migrants à travers des statistiques froides qui assomment les gens et les poussent à se barricader émotionnellement, estime la quinquagénaire née en Caroline du Sud dans une famille républicaine d’un côté, mais ayant grandi dans la très démocrate Boston auprès de l’autre partie de la famille. Parler d’un destin individuel permet davantage d’identification et de se libérer de la dictature du cycle informationnel. Cela parle à tout le monde.» L’ouvrage traduit un peu l’état d’esprit de Melissa qui voit une lueur d’espoir dans les situations les plus dramatiques. Il évoque une extraordinaire résilience, «la force de l’esprit qu’on retrouve auprès de très nombreux réfugiés», relève la collaboratrice du HCR dont la tâche quotidienne est de sensibiliser le monde aux dures réalités auxquelles sont confrontés les réfugiés contraints de quitter leur pays.

Le périple de Doaa constitue une fresque impressionniste et tragique de la crise syrienne et une partie du Printemps arabe, insiste Melissa: «Doaa manifestait en 2011 à Deraa au début des manifestations en Syrie. Elle a fait partie des premières vagues de réfugiés et s’est retrouvée en Egypte où, pour la première fois, un Frère musulman venait d’accéder au pouvoir, Mohamed Morsi. Ensuite, elle a été confrontée aux trafiquants de migrants. Avec son fiancé, ils ont tous deux déboursé toutes leurs économies, 2500 dollars chacun.»

Nombre de réfugiés m’ont confié que la pire expérience qu’ils ont vécue, c’est la perte de contrôle de leur vie

Melissa Fleming, directrice de la communication du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés

Melissa Fleming a beau avoir raconté la périlleuse traversée de Doaa à plusieurs reprises, notamment lors d’un TED Talk à Thessalonique vu plus de 1,5 million de fois sur le Web, elle continue de le faire avec la même empathie, la même émotion devant un moment de l’histoire humaine où la force de vivre défie les périls d’une mer hostile ainsi que la physiologie de l’être. «Des jeunes comme Doaa ne devraient jamais avoir à traverser de telles épreuves», déplore-t-elle.

«Nombre de réfugiés m’ont confié que la pire expérience qu’ils ont vécue, c’est la perte de contrôle de leur vie», selon Melissa. L’auteure a elle aussi été animée par le même sentiment en 2016 pour des raisons très différentes. Le lendemain de l’élection de Donald Trump, un médecin confirme à cette Bostonienne qu’elle a un cancer du sein. «J’ai compris ce que ces réfugiés voulaient dire, explique-t-elle dans un texte émouvant sur sa maladie. J’ai soudain réalisé que je n’étais plus maître de mon existence.» Mais pour Melissa, qui se dit «chanceuse», la comparaison s’arrête là: elle se rappelle d'ailleurs une autre réfugiée syrienne qu’elle a connue au Liban. Pour survivre, la malheureuse traversait régulièrement, au péril de sa vie, la frontière pour aller suivre un traitement de chimiothérapie à Damas.

Quand l’agent de l’éditeur, McMillan, lui fait savoir que son histoire est digne d’un ouvrage, Melissa s’inquiète: «Je ne sais pas écrire un livre.» Commençant le journalisme télévisuel à Boston après l’avoir étudié à l’université, puis radiophonique à Radio Free Europe à Munich, elle aspirait un temps à devenir correspondante à l’étranger. Mais elle finit par se tourner vers une autre carrière. Elle travaille pour la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, rebaptisée OSCE, puis pour l’Agence internationale de l’énergie atomique à Vienne où elle se trouve rapidement plongée au cœur de la crise relative aux inspecteurs de l’AIEA peu avant l’invasion américaine de l’Irak.

Cinq survivants sur cent passagers

Dans son livre, l’auteure se plaît à décrire avec doigté et fascination la forte personnalité de Doaa, un peu rebelle, qui refuse qu’on lui dicte ce qu’elle doit faire. Déterminée à étudier, la jeune Syrienne repousse longtemps les avances de Bassem. Mais dans un élan «shakespearien», raconte Melissa, elle finira par s’amouracher de lui et par le suivre. La fuite du jeune couple échoue à trois reprises. Tous deux font de la prison en Egypte. La quatrième sera la bonne. Mais en haute mer, l’espoir se transforme en cauchemar. Une dizaine d’hommes menaçants foncent sur le bateau et le font couler. Doaa s’accroche par miracle à une bouée. Epuisé, Bassem mourra à ses côtés, s’enfonçant dans les eaux tourmentées de la Méditerranée.

Des 100 survivants, il n’en restera finalement que cinq. Un Palestinien de Gaza, qui a perdu 27 personnes de sa famille, confie le petit Malik, 9 mois, à Doaa, alors qu’il est sur le point de se noyer. L’enfant décédera toutefois peu après avoir été rescapé. Puis une mère désespérée en fait de même avec Masa, 17 mois. Ce bambin-là survivra. En Crète, se souvient Melissa Fleming, les Grecs réserveront à Doaa, puis à Masa un accueil extrêmement chaleureux. «Ils voulaient tous adopter Masa qu’ils appelaient Nadia.»

Une invitation à l’engagement

La directrice de la communication du HCR a vécu comme une vocation la nécessité de briser le caractère impersonnel des communiqués de presse. Elle a raconté la traversée tragique de Doaa dans des collèges et universités des Etats-Unis et du Canada, mais aussi dans de nombreuses villes européennes. C’est d’ailleurs là tout le sens de son livre: émouvoir pour pousser à agir. Les jeunes étudiants qu’elle a rencontrés ont tous voulu faire quelque chose. Aux Etats-Unis, ils ont posé 1001 questions sur la politique d’asile du gouvernement américain, sur le décret anti-musulman de l’administration Trump.

«C’est vraiment gratifiant. Si c’est ça l’effet du livre, je suis contente», se réjouit Melissa Fleming. Les réalisateurs de Hollywood Steven Spielberg et J. J. Abrams, qui vont produire le film, ont promis qu’ils consulteraient Melissa pour le scénario. «Spielberg m’a demandé comment allait Masa. Il veut aussi rencontrer Doaa.»

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