«Parti populaire et Parti socialiste = fascistes.» Dans leur fief de la vieille ville de Saint-Sébastien des activistes de Batasuna ont accroché de nombreuses banderoles pour protester contre la mise hors la loi de la coalition indépendantiste radicale basque, attendue ce lundi. «C'est le franquisme qui est de retour. On va interdire un parti pour ses idées», clame, foulard rouge autour du cou, le barman d'une herriko taberna (taverne du peuple), surnom des bars indépendantistes. Derrière lui, des photos de membres emprisonnés de l'ETA sont accrochées au mur. Et à côté, une affiche de Batasuna demande le «respect de la démocratie»…

Dans quelques heures, cette affiche sera sans doute illégale, comme tout ce qui porte la mention Batasuna. Deux procédures engagées contre le mouvement devraient en effet aboutir ce lundi à son bannissement de la vie publique, après l'émotion considérable causée par une salve d'attentats terroristes commis durant l'été par l'ETA.

La première est conduite par le juge vedette espagnol Baltasar Garzon. S'appuyant sur le Code pénal comme il a déjà fait pour interdire d'autres associations proches de l'ETA, le juge veut suspendre Batasuna pour «ses liens» avec les terroristes basques, responsable d'environ 700 morts depuis la création de l'ETA en 1959. L'autre procédure est politique. Le Parti populaire de José Maria Aznar et le Parti socialiste (opposition) ont voté en juin une nouvelle loi sur l'interdiction des partis soutenant le terrorisme. C'est sur cette base que le parlement, réuni aujourd'hui en session extraordinaire, va pouvoir voter une motion pour interdire Batasuna. Un vote justifié à l'avance par le ministre de la Justice, José Maria Michavila: «L'interdiction de Batasuna est un acte d'éthique et de dignité démocratique, a-t-il déclaré. Une démocratie ne peut permettre qu'on l'utilise pour assassiner, extorquer et terroriser.»

Du coté des indépendantistes, la riposte s'organise: «Ce n'est pas Batasuna que le gouvernement de M. Aznar veut interdire, c'est le processus «souverainiste» du Pays basque», réplique Joseba Alvarez, un des sept élus au parlement basque de Batasuna (entre 10,1% et 17,3% des voix aux deux derniers scrutins) membre de son bureau national et emprisonné avec ses collègues durant plusieurs mois en 1998 pour avoir diffusé une vidéo de l'ETA. «Le gouvernement ultralibéral de droite, poursuit-il, veut profiter de l'émotion suscitée par les attentats du 11 septembre. Mais ce n'est pas une solution. Nous avons déjà fait de la prison et s'il faut en refaire, on en refera. Cela ne nous arrêtera pas.»

Fondé en 1978, Herri Batasuna (HB, Unité populaire en basque) est devenu Euskal Herritarrok (EH, Nous les citoyens basques) en septembre 1998 puis Batasuna (unité) depuis juin 2001. Si les noms ont changé, les idées restent les mêmes: «Pendant vingt-deux ans, on a toujours préconisé la solution politique, le socialisme et l'indépendance. On a toujours revendiqué un Etat basque à caractère socialiste. L'ETA aussi? Je m'en fous. Les liens entre ETA et Batasuna, c'est complètement bidon», argumente Joseba Alvarez, alors que la justice espagnole est persuadée du contraire. Quid du refus de Batasuna de condamner les attentats? «Depuis vingt ans, les autres partis condamnent la violence et le problème demeure, répond-t-il. Le problème n'est donc pas de savoir si Batasuna condamne ou non. La lutte armée est l'expression d'un conflit.»

A Bilbao, d'autres refusent pourtant ce dialogue de sourds. Des intellectuels nationalistes comme le sociologue basque Javier Elzo (lire ci-dessous) reconnaissent que les liens entre Batasuna et l'ETA sont un secret de Polichinelle. Ils admettent l'existence d'une coordination stratégique entre l'ETA et Batasuna. Ils dénoncent en revanche le danger politique de l'interdiction: «Moralement ou éthiquement, la mise hors la loi de Batasuna ne fait pas doute, mais elle pose un problème démocratique», estime l'universitaire qui partage sur le fond le constat de Joseba Alvarez: «Cela ne va pas vers une résolution du conflit, conclut ce dernier. Au contraire, le chemin est encore long et il y aura encore beaucoup de souffrance.»