Dans tout autre scrutin, ce serait un triomphe. Les indépendantistes écossais (le Scottish National Party, SNP) ont largement remporté les élections pour leur parlement national. Ils obtiennent 64 sièges sur 129, loin devant les conservateurs (31 sièges) et les travaillistes (22 sièges). Il s’agit de leur quatrième victoire de suite, la première remontant à 2007.

Le SNP reste au pouvoir et Nicola Sturgeon peut entamer sa huitième année en tant que première ministre. Conformément à son programme, elle a de nouveau promis samedi soir d’organiser un deuxième référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, après celui perdu de 2014. Le problème est désormais de savoir si elle y parviendra.

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Un siège manque

Le SNP manque néanmoins d’un seul siège la majorité absolue. De quoi rager d’avoir laissé s’échapper la circonscription de Galloway et West Dumfries de 2600 voix, ou celle d’Aberdeenshire West de 3400 voix. S’agissant de l’organisation du référendum, ce siège en moins donne un argument en or à ses opposants. Les conservateurs, sous la houlette de leur leader écossais, Douglas Ross, avaient fait de cette barre des 65 députés un symbole. Faute de majorité absolue, l’appel à un référendum du SNP serait moins légitime, estiment-ils. «Contrairement à 2011, le SNP n’a pas la majorité absolue», insistait dimanche Michael Gove, ministre du gouvernement de Boris Johnson.

Dès vendredi, Boris Johnson l’a d’ailleurs répété: il s’oppose à une nouvelle consultation populaire, après celle de 2014. «Je crois que les gens veulent que les politiciens en Irlande du Nord, en Ecosse, au Pays de Galles et en Angleterre se concentrent sur la sortie de la pandémie, explique le premier ministre britannique. Je ne crois pas qu’ils veuillent des batailles constitutionnelles.» Il invite les premiers ministres du Pays de Galles, d’Irlande du Nord et d’Ecosse à un grand sommet commun pour parler de l’unité du Royaume-Uni.

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Un succès «historique»

Sous la pluie écossaise battante de ce samedi, Nicola Sturgeon a catégoriquement rejeté cette lecture du scrutin. Elle parle d’un «succès historique et extraordinaire». Elle souligne que le système électoral écossais a été mis en place en 1998 précisément pour éviter les majorités absolues. Celui-ci est effectivement constitué en partie de circonscriptions, et en partie de listes régionales: plus un parti remporte de circonscriptions, plus il est désavantagé sur les listes régionales, dans le but d’assurer une meilleure proportionnalité. Dans ce contexte, la majorité absolue obtenue par le SNP en 2011 était une sorte d’accident électoral.

Pour constituer un gouvernement, la première ministre écossaise va devoir renouveler sa coalition avec les Verts, lesquels sont également en faveur de l’indépendance. Avec leurs huit sièges, ceux-ci assurent une nette majorité parlementaire en faveur d’un deuxième référendum. «Il n’y a aucune justification démocratique pour que Boris Johnson ou qui que ce soit d’autre bloque le droit des Ecossais à choisir leur futur», assène Nicola Sturgeon.

John Curtice, grand expert des sondages à l’Université de Strathclyde, confirme sur la BBC que les électeurs écossais ont exprimé dans ce scrutin leur volonté d’organiser un nouveau référendum. «Les gens ont clairement voté pour cela, pas forcément dans les deux ans qui viennent – certains débattent de ce point – mais certainement dans les cinq ans (la durée du mandat parlementaire).»

Une question aussi juridique

Dès lors, la question devient autant juridique que politique. En 2014, le gouvernement britannique avait reconnu la légitimité du référendum écossais en actant l’article 30 de la loi sur l’Ecosse, qui transférait temporairement le droit d’autodétermination aux Ecossais. Cette fois, si Boris Johnson refuse de faire de même, l’Ecosse peut-elle organiser un référendum? Nicola Sturgeon menace de le faire et donne rendez-vous au gouvernement britannique devant les tribunaux. Craignant d’être accusé de ne pas respecter la démocratie, Michael Gove refuse de dire si le gouvernement britannique engagerait des poursuites.

On n’en est cependant pas là. La première ministre écossaise a toujours été adepte de la stratégie des petits pas. Les sondages indiquent que les Ecossais sont divisés, à 50% chacun pour ou contre l’indépendance. Une victoire est donc loin d’être garantie. Nicola Sturgeon préfère attendre, et appelle les militants à «patiemment persuader nos concitoyens» des mérites de l’indépendance. Pour l’instant, sa priorité est la crise du covid: «Mon travail immédiat est de sortir l’Ecosse de la pandémie.»

Des divisions au sein du SNP

Combien de temps pourra-t-elle temporiser? Au sein de son propre parti, les tensions sont vives. Son prédécesseur Alex Salmond a créé un parti dissident, Alba, en mars. En partie, il s’agissait d’un règlement de comptes personnel avec Nicola Sturgeon. Mais en partie, c’était aussi pour réclamer un référendum rapidement. Alba a échoué dans son pari électoral, ne remportant aucun siège. Mais d’autres poids lourds du SNP sont sur la même ligne, appelant à accélérer le mouvement. Joanna Cherry, une députée connue, en fait partie et s’est étrangement fait porter pâle pendant la campagne électorale, visiblement en froid avec Nicola Sturgeon.

La première ministre écossaise va devoir jouer au funambule, entre la pression des militants, le refus de Boris Johnson d’autoriser le référendum et l’immense incertitude sur le résultat de ce dernier. Mais samedi soir, après la quatrième victoire du SNP en quatorze ans, l’indépendance est un scénario réellement sérieux.