Harcèlement

#Mêmepaspeur, le hashtag qui libère la parole des actrices en Afrique

Plus d’un an après la vague #MeToo aux Etats-Unis, son pendant africain fait trembler un festival du film au Burkina Faso. Plusieurs comédiennes, dont Nadège Beausson-Diagne, révèlent avoir été agressées sexuellement sur des tournages

Au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), qui se tient jusqu’au 2 mars, les langues des comédiennes se délient. Lors d’une table ronde autour de «la place des femmes dans l’industrie du cinéma africain et de la diaspora» mercredi, l’actrice française d’origine ivoirienne Nadège Beausson-Diagne, populaire pour ses rôles dans Plus belle la vie et Bienvenue chez les Ch’tis, brise un tabou. Elle révèle qu’un réalisateur africain a tenté de la violer il y a dix-huit ans. Devant son refus, il lui aurait fait subir de nombreuses pressions.

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«ll m’a isolée de l’équipe technique, a interdit à tout le monde de me parler, a coupé certaines de mes scènes au montage, a menacé de bloquer mes billets d’avion. Je le suspecte même d’avoir cherché à m’intoxiquer. Et ce réalisateur, qui n’a jamais été inquiété, est actuellement présent au festival», a-t-elle confié, sans toutefois donner le nom de son agresseur, rapporte l’hebdomadaire Jeune Afrique. «C’était il y a longtemps, mais la douleur est toujours là. J’invite les jeunes femmes à parler pour se reconstruire», a-t-elle ajouté, étouffant ses sanglots.

Libérées par son témoignage, d’autres actrices présentes dans l’assemblée lui ont emboîté le pas, à l’image de Nathalie Vairac. «Quand j’ai été auditionnée pour le casting de Fatou la Malienne [téléfilm de Daniel Vigne diffusé pour la première fois en mars 2001, ndlr], un monsieur m’a reçu et m’a dit: «Quand est-ce qu’on couche?» Lorsque je lui ai répondu qu’il ne se passerait jamais rien, il a rétorqué: «Eh bien, à partir de maintenant, tu n’auras plus de place dans le cinéma français. Je te grille partout», a raconté l’actrice, avant d’ajouter: «Lorsque l’on est une femme noire, on est doublement un objet de désir à cause des fantasmes liés à la couleur de peau.» La réalisatrice guadeloupéenne Mariette Monpierre a appuyé ses propos: «On m’a dit plusieurs fois dans ma carrière: «Si tu veux le boulot, il faut que tu couches.»

Défigurée par un réalisateur

La comédienne Azata Soro, agressée par le réalisateur Tahirou Tasséré Ouédraogo lors du tournage de la série Le trône en 2017, a également tenu à s’exprimer. «A la suite d’un incident de tournage, il m’a attaquée avec un tesson de bouteille et m’a déchiré le visage», a-t-elle raconté, en larmes. Elle affirme aussi que le cinéaste l’a harcelée sexuellement pendant six ans sur différents plateaux, rapporte l’AFP. La série du réalisateur burkinabé, qui a été jugé et condamné pour ces faits, fait partie de la sélection officielle en compétition cette année au Fespaco et est soutenue par TV5 Monde.

«J’invite les institutions à ne plus donner de subventions à ces prédateurs sexuels qui ne font des films que pour coucher avec des jeunes femmes», a lancé Nadège Beausson-Diagne. Une pétition pour exclure la série en question de la sélection du festival a été lancée par les collectifs Cinéastes non alignées et Noire n’est pas mon métier et comptait ce vendredi une centaine de signatures.

Désireuses de «libérer la parole des femmes en Afrique», les actrices et réalisatrices présentes à la table ronde ont lancé le hashtag #Mêmepaspeur, en référence aux mouvements #MeToo aux Etats-Unis et #Balancetonporc en France, qui ont conduit à la chute de nombreuses personnalités du milieu du cinéma. «En Afrique, personne n’en a encore parlé, mais ce n’est pas parce que ça n’existe pas. C’est là, partout. Les actrices, les réalisatrices, les scénaristes et les techniciennes sont concernées par le harcèlement, les agressions sexuelles et les viols», déplore Nadège Beausson-Diagne.

Le cinéma africain a-t-il souffert jusqu’à présent de la même omerta que l’Eglise? Si les langues se délient un an après les Etats-Unis, les scandales sexuels dans le milieu religieux restent tabous. Et là aussi, cela ne signifie pas que le continent noir est mieux loti que l’Occident. Pour Jean-Pierre Bodjoko, coordonnateur du programme africain au sein de Radio Vatican, ce n’est pas parce que les abus sexuels du clergé sont plus médiatisés en Europe et aux Etats-Unis qu’ils n’existent pas en Afrique. «Nous ne sommes pas du tout épargnés. […] Il n’y a pas encore eu beaucoup de dénonciations. Probablement qu’un jour la parole se libérera. Pour l’instant, les coutumes et la pudeur sont encore très profondes», a-t-il déclaré à RFI lors du sommet de la haute hiérarchie catholique le 24 février dernier.

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