Chaque jour qui passe marque un nouveau point de non-retour pour les autorités iraniennes. Ce qui se passe dans les rues de Téhéran mais aussi de Tabriz, d’Ispahan, de Machad, de Kerman, de Qom (Qom, le centre théologique du chiisme iranien!) n’a jamais été vu ou entendu dans aucune des manifestations qui ont périodiquement agité l’Iran depuis 2009, la révolution verte échouée.

Des jeunes filles qui font voler leur foulard dans le vent en plein jour ou qui le brûlent, qui dansent, qui scandent «A bas la dictature», qui se coupent les cheveux en signe de protestation – chez elles en se filmant, mais aussi dans la rue, en mettant en scène leur colère froide et leur tristesse après la mort de Mahsa Amini, cette jeune femme arrêtée le 13 septembre pour tenue inappropriée et qui en est morte trois jours plus tard. Encore plus inquiétant pour le régime, ces jeunes femmes qui vont sur les terrasses de restaurant sans voile, vaquant à leurs occupations comme si de rien n’était. Comme si un nouveau monde était déjà là. Malgré des arrestations, le mouvement continue.

Des jeunes aux avant-postes

A leurs côtés, des jeunes hommes tout aussi déterminés, qui appellent à la chute du régime, qui partagent les mêmes slogans frontaux, les mêmes colères, les mêmes désirs de liberté, sans peur. Une génération unie dans une légende qui a déjà commencé. Certes, la présence d’habitants bien plus âgés dans les manifestations frappe aussi, le mouvement est bien plus divers socialement et réparti sur le territoire qu’en 2009. Mais les jeunes sont bien aux avant-postes d’un mouvement qui remet en cause les fondements du régime.

On a vu, sur la chaîne en persan de la BBC ou sur IranInternational, la chaîne persanophone privée qui émet aussi depuis Londres, une jeune fille remontant toute seule tête nue, avec sa pancarte «femme, vie, liberté», une avenue encombrée de voitures klaxonnant. On a vu cette autre qui s’enthousiasme du goût des kebabs (brochettes) quand on peut les déguster sans voile autour du visage, et qui placarde sur une place des selfies d’elle sans voile avec ces mots: «Il faudra vous habituer à ma nouvelle allure». On a aussi vu, toujours filmée par des passants, cette autre scène d’un motard molesté par des jeunes gens après que lui-même a giflé une jeune femme sans foulard. On a vu ces mouvements de foule dans la nuit avec des chansons, des slogans, des visages fermés.

Qui a vu ces images et toutes celles qui défilent sur les réseaux sociaux depuis quinze jours, malgré la coupure d’internet, sait que plusieurs ont déjà la force de mythes fondateurs pour cette génération Z, qui ne disparaîtront pas avec une répression, aussi brutale qu’elle pourrait être. Ce samedi a émergé la vidéo de deux adolescentes, 15 ans tout au plus, serrées autour d’une guitare, tête nue, dehors, en public, devant ce symbole de Téhéran qu’est la tour Azadi. De nombreux observateurs signalent que de plus en plus de très jeunes Iraniens suivent l’exemple de la génération Z et sortent à leur tour dans la rue.

Un mouvement horizontal hors normes

On ne sait s’il faut applaudir leur gigantesque prise de risques, ou s’inquiéter de leur inconscience tout aussi considérable. Mais plus de deux semaines après la mort de Mahsa Amini, la colère ne retombe pas, elle s’est muée en une farouche affirmation tournée vers l’avenir, un avenir sans foulard, sans discrimination, sans mollahs. Aucune trace des moudjahidines, des royalistes, des opposants traditionnels et des partis prétextes dans cette agitation: le mouvement est horizontal, sans leader établi, sans organisation.

«Un gros foutoir», selon des habitants de Téhéran, pour lesquels on est bien plus en face d’un défoulement provisoire d’une jeunesse bouillonnante et à bout que d’un vrai moment politique. Ce qui expliquerait la – toute relative – retenue des autorités: des dizaines de journalistes, étudiants et artistes ont certes été arrêtés (même la gloire des footballeurs iraniens, Hossein Mahini) et le bilan des victimes est au moins de 83 morts, selon celui d’Iran Human Rights, l’ONG située en Suède. Mais on semble dans un autre scénario que celui du bain de sang immédiat qui avait suivi les émeutes de 2019, dernières en date: la répression avait fait au moins 1500 morts. Et le mouvement ne faiblit pas.

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Si ces images continuent de circuler malgré le blocus d’internet, c’est que «les Iraniens ont appris leur leçon», explique une Iranienne en exil. Tout le réseau n’est pas bloqué, car l’économie déjà chancelante doit bien continuer de fonctionner. Une tactique est d’utiliser des téléphones enregistrés dans des pays voisins et d’utiliser le roaming de ces numéros étrangers, qui ne sont pas bloqués. Aussi, le réseau n’est pas coupé partout et tout le temps. Avec de la patience, on peut télécharger images et vidéos – l’Iran est l’un des pays les plus connectés du Moyen-Orient. Le téléphone et les mails fonctionnent aussi.

Des mèmes, des ciseaux et des tables de mixage pour catalyser la révolte

Une des grandes originalités de cette révolution, et sa force, est le recours à la poésie, à la musique et aux dessins ou mèmes pour porter son message. Le visage de Mahsa Amini a été reproduit et utilisé dans des millions de tweets ou billets sur Instagram, devenu objet artistique, message en lui-même d’un avenir qu’il faut changer. Des masses de cheveux qui soudain dégoulinent sur des épaules dégagées du foulard inspirent des mèmes partagés à l’infini – un peigne qui dégage des poux en forme de turbans religieux, une chevelure aux longues mèches qui mènent au paradis…

La musique accompagne aussi la génération Z en révolution, qui possède déjà son hymne: «Baraye», pour «à cause de». Car des milliers de personnes ont expliqué sur les réseaux sociaux pourquoi elles se révoltaient: «Pour pouvoir me promener sans avoir peur de la police, pour avoir une vraie vie, pour sauver les arbres de mon avenue, pour le père qui a honte de ne plus réussir à nourrir ses enfants…» Le chanteur et producteur Shervin Hajipour a décidé d’en faire une chanson. Il a rassemblé toute une série de ces réponses et s’est filmé en chantant, en faisant défiler les tweets qu’il citait – de quoi toucher immédiatement des dizaines de milliers d’internautes, en Iran mais aussi ailleurs.

La chanson culmine avec le slogan des manifestants «zan, zendegui, azadi» – «femme, vie, liberté». Son compte Instagram pris d’assaut est désormais suspendu, et quand la cyberpolice est venue l’arrêter chez lui jeudi, la chanson avait déjà été vue 40 millions de fois. Elle est devenue la bande-son des révoltés de 2022, accompagnant quantité d’autres vidéos, suscitant à son tour des détournements – des versions au piano, ou des samples de musique électronique… Les Iraniens de l’étranger participent de près aussi à la production de cette masse de contenus viraux, partageant, commentant et continuant la chaîne.

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La génération Z, qui a grandi après la guerre et avant les sanctions américaines de 2018, a bénéficié d’un certain confort. Très bien formée, elle a subi ces dernières années de plein fouet le durcissement du régime après l’arrivée du président Raïssi en août 2021. Des grèves ont commencé cette semaine, à la Faculté de médecine d’Ispahan et dans plusieurs universités. Au moment où les rumeurs vont bon train sur la santé du guide suprême, l’ayatollah Khamenei, le pays traverse une rare phase d’incertitude. Difficile de prédire si ce peut être un atout ou pas pour les contestataires.