Quand le cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh a commencé à travailler, en 2005, à sauvegarder la mémoire visuelle du Cambodge, celle-ci était littéralement sur le point de disparaître. Les films d'avant la guerre de 1970 avaient été jetés dans les caniveaux par les Khmers rouges, ceux qu'avaient tournés les propagandistes du régime génocidaire étaient stockés çà et là dans des salles insalubres et dépourvues d'électricité, les films plus récents - documents d'ONG ou reportages d'actualités - s'entassaient par centaines sans que n'existe un accès centralisé. «Les films étaient pourris. Quand on ouvrait les boîtes, cela sentait la vinaigrette. L'argentine aurait disparu en quelques années», raconte Rithy Panh en décrivant ses premières visites à la Direction du cinéma, au sein du Ministère cambodgien de la culture, où étaient stockées plusieurs milliers de bobines.

L'urgence aidant, Rithy Panh - devenu, après sept longs métrages et de nombreux prix, un des conteurs incontournables de son pays d'origine - décide avec le cinéaste Leu Pannakar, responsable de la Direction du cinéma, de mettre en place une structure qui permettrait de collecter les archives audiovisuelles du Cambodge et d'en ouvrir l'accès au public.

Bophana face aux bourreaux khmers rouges

Pour le Franco-Cambodgien, qui sortait de trois ans de tournage du documentaire S-21, la machine de mort khmère rouge sur le centre de tortures de Tuol Sleng, un nom s'impose pour baptiser le centre: «Bophana», le nom d'une jeune femme d'une vingtaine d'années, qui, comme tant d'autres, a disparu dans une fosse commune du régime communiste après plusieurs mois à S-21. D'elle, il ne reste qu'une photo, collée sur un mur du musée du génocide à côté de milliers d'autres: celle d'une personne calme et digne, dont le regard semble défier ses bourreaux. Comme a été sauvé le souvenir de celle-ci, le centre de ressources audiovisuelles Bophana veut «récolter bribes de vie et éclats de voix, image après image» pour rendre aux Cambodgiens leur mémoire.

Les films collectés ne se limitent pas, loin de là, à la période khmère rouge. Entre autres, le Centre a pu récupérer des films des frères Lumière sur le Cambodge de la fin du XIXe siècle, un reportage sur le couronnement du roi Sisowath Monivong en 1928 ou encore des images de la fête des eaux dans le Phnom Penh des années1950.

Avec l'appui de la fondation Thomson, de l'Institut national de l'audiovisuel français et du Ministère français des affaires étrangères, le centre, qui emploie 26 personnes, a numérisé les films rassemblés puis les a rendus disponibles sur une base de données riche de 1470 documents, du fameux discours du général de Gaulle à Phnom Penh en 1966 aux films tchécoslovaques de propagande sur le régime khmer rouge*. «Les Khmers rouges ont été un moment tragique, mais il n'y a pas que cela. Avec la base de données Bophana, on a cent ans d'histoire en un clic. Le regard sur nous-mêmes change. On s'approprie notre identité», explique Rithy Panh.

Identité multiple

Car c'est bien de cela qu'il s'agit: établir une base visuelle pour permettre à l'identité collective d'une nation traumatisée de se consolider. C'est la même démarche qu'a entreprise le documentariste britannique Max Stahl au Timor-Oriental en établissant, avec très peu de moyens, un fonds d'archives audiovisuelles sur le plus jeune Etat de la planète. Collecter les images n'est, bien sûr, qu'une étape d'un processus qui vise à renouer la trame d'une identité multiple et vivante: il faut aussi amener les Cambodgiens à consulter le fonds de Bophana.

«Il y a parfois des gamins qui viennent de la rue. Ils ont osé entrer dans le centre, se sont inscrits et ont regardé des films sur le temple d'Angkor. Ces gamins ont grandi dans une certaine violence. S'ils peuvent apprendre à aimer les images, à travailler leur imaginaire, c'est formidable», dit Rithy Panh. Pour faire vivre ces archives, les employés du Centre organisent projections, conférences et expositions, mais aussi des tournages de courts métrages: des enfants d'un village de Svay Rieng, près de la frontière vietnamienne, ont ainsi été les acteurs d'un conte cambodgien.

Formation des jeunes

Bophana ne se veut pas seulement une œuvre de mémoire. En l'absence d'une véritable école de cinéma dans le pays, le centre s'attache à former des jeunes Cambodgiens aux métiers de l'audiovisuel, avec pour ambition de faire du Cambodge un des lieux de tournage de films et de publicités dans la région. «Nous manquons d'équipements lourds, mais nous avons un capital humain très riche. Tous les réalisateurs qui viennent trouvent les Cambodgiens formidables», affirme le cinéaste.

Le procès de Kaing Guek Eav, alias «Douch», qui a dirigé S-21 où a péri la jeune Bophana en 1977, devrait s'ouvrir ce mois à Phnom Penh. Après la conclusion du procès, les images des audiences - outre Douch, quatre dirigeants du régime doivent comparaître ultérieurement - seront disponibles au centre Bophana. La période khmère rouge ne figurant dans aucun manuel scolaire, les jeunes Cambodgiens doutent parfois des récits de leurs parents. Comme pour les procès de Nuremberg ou d'Arusha, enregistrer, conserver et permettre d'accéder aux images des débats est donc «essentiel pour la pédagogie». Et pour ceux qui ont vécu sous les Khmers rouges, voir le procès devrait permettre, enfin, de tourner cette page. «Il va bien falloir qu'un jour ce mot de Khmer rouge devienne de l'histoire et ne soit plus notre quotidienneté», dit Rithy Panh.

* http://www.bophana.org