Acculé, affaibli par le fort recul de l’armée russe face à la contre-offensive ukrainienne qui a permis de récupérer un nombre substantiel de territoires perdus depuis le 24 février, Vladimir Poutine prend l'option de radicaliser les fronts par la mobilisation partielle des Russes (300 000 hommes), annoncée mercredi matin pour mener cette fois officiellement la guerre au voisin ukrainien. Le moment est critique et en dit long sur la manière dont le Kremlin voit le monde. Absent, comme son homologue chinois Xi Jinping, de New York, Vladimir Poutine adresse implicitement un doigt d’honneur à l’Assemblée générale de l’ONU à New York, où plusieurs Occidentaux, dont Emmanuel Macron, s’appliquent à appeler à une réponse multilatérale à l’agression russe.

Lire aussi: Vladimir Poutine nourrit encore sa guerre imaginaire

Combat pour la liberté

Le ton de Vladimir Poutine ne laisse planer aucun doute quant à la dynamique qui le fait agir: «Ce n’est pas du bluff.» Il accuse l’Occident d’utiliser l’Ukraine pour «diviser et détruire» la Russie et de mener un chantage nucléaire.

Le moment est très sérieux, même si la mobilisation, effective dès aujourd’hui, n’est que partielle. Liz Truss, la nouvelle première ministre britannique, a laissé entrevoir en amont de son discours aujourd’hui à la tribune de l’ONU: «C’est un moment décisif dans l’histoire britannique, dans l’histoire de cette organisation et dans l’histoire de la liberté. […] L’histoire de 2022 aurait pu être celle d’un Etat autoritaire faisant passer ses chars par-dessus la frontière d’un voisin pacifique et asservissant son peuple. Au lieu de cela, c’est l’histoire de la liberté qui se défend.» Pour la Britannique, l’annonce de Poutine est un «aveu d’échec». Devant intervenir mercredi matin à l’ONU à New York, le président américain Joe Biden devrait, selon le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan, fustiger la «guerre injuste contre l’Ukraine» et appeler le monde à s’unir contre l’agression de la Russie. Il devrait aussi appeler à renforcer l’ONU à un moment où l’un des membres permanents du Conseil de sécurité, la Russie, est en train de saper ses principes.

Lire aussi: L’écrasante responsabilité du FSB dans l’échec de la guerre éclair russe en Ukraine

L’escalade est garantie après l’adoption par la Douma de lois autorisant à organiser des référendums dans les régions occupées de Donetsk, Lougansk, Kherson et Zaporijjia. Des scrutins qui doivent se dérouler de vendredi à mardi prochain, mais qui violent le doit international et la souveraineté de l’Ukraine. Pour Kiev, ces votes sont comparables à l’Anschluss de l’Autriche par l’Allemagne en 1938. Pour le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz, de tels scrutins, dans des zones bombardées par la Russie, sont inacceptables, la «signature du cynisme», selon le premier.

Lire aussi: Bertrand Badie: «La puissance est incapable de régler les conflits planétaires»

Directeur des risques globaux et émergents au Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP), Jean-Marc Rickli estime que l’annonce de la mobilisation et celle des référendums sonnent plutôt comme un «aveu de faiblesse», le président russe se devant de renverser la dynamique négative à laquelle il fait face en Ukraine: «Avec la contre-offensive ukrainienne, le dispositif des forces russes au nord a été très affaibli, notamment avec les pertes considérables de territoires dans la région de Kharkiv. En trois mois, la Russie a conquis environ 1800 km². En deux semaines, l’Ukraine a repris presque 9000 km² dont environ 8000 au nord. Si la contre-offensive se poursuit sur la même dynamique, il n’est pas exclu que la Russie puisse perdre des territoires dans le Donbass, notamment dans la province de Lougansk, ce qui serait un aveu d’échec, considérant les objectifs russes. La contre-offensive ukrainienne a notamment profité de la fusion des renseignements ukrainiens et américains, qui a permis d’identifier les faiblesses du dispositif russe. Comment faire pour stopper cela? Militairement, dans les circonstances actuelles, la Russie est incapable de tenir tous les territoires conquis. Une mobilisation partielle prendra des mois avant de porter ses effets, car il faut équiper et entraîner ces unités. A court terme, la décision de Poutine est donc à usage interne, pour plaire à sa frange la plus nationaliste, très critique ces derniers jours. La sanctuarisation des quatre provinces en territoire russe est également une menace nucléaire détournée contre les Occidentaux. Cependant, quand un centre de commandement russe a été attaqué par les Ukrainiens en Crimée, Moscou n’a pas vraiment réagi malgré le caractère plus russophone de ces territoires.»

Lire aussi: Kirill Martynov: «Il est impossible que «Novaïa Gazeta» reste silencieux face à la guerre d’Ukraine»

Armes nucléaires tactiques

Vladimir Poutine recourt à la menace nucléaire depuis un certain temps déjà. En 2014, lors de l’annexion de la Crimée, il l’avait déjà brandie. Au début de la guerre en Ukraine, il avait réitéré sa menace. Aujourd’hui, toutefois, celle-ci prend une tout autre dimension. Poutine a été presque humilié au sommet de Samarcande où le premier ministre indien Narendra Modi lui a conseillé de cesser la guerre. Autre humiliation: le maître du Kremlin a l’habitude de faire attendre ses interlocuteurs. Dans la ville ouzbèke, c’est lui qui a été contraint d’attendre les différents leaders qu’il devait rencontrer. Vladimir Poutine est comme un animal blessé dont on ne sait comment il peut agir. Les avancées de l’armée ukrainienne, permises certes avec l’appui sans doute massif des renseignements américains, et la déroute des forces russes ont fragilisé l’assise du maître du Kremlin. La vraie crainte est qu’il utilise une arme de destruction massive chimique, biologique ou nucléaire. Depuis quelque temps, Moscou ne cesse de propager la fausse information, démentie aussi bien par les Américains que par les Nations unies, selon laquelle Kiev possèderait des laboratoires en train de fabriquer des armes biologiques. Une manière, craint-on, de préparer le terrain pour une attaque du même type. Quant à l’arme chimique, la Russie n’a jamais tenté d’empêcher son protégé syrien, le président Bachar el-Assad, de l’utiliser à plusieurs reprises en Syrie, notamment en août 2013 dans la Ghouta orientale.

Avec l’arme nucléaire, on touche à un tabou, et les experts espèrent qu’on ne le fera pas tomber. Mais Vladimir Poutine a laissé entendre qu’il pourrait, dans certaines circonstances, utiliser des armes nucléaires tactiques. «Les Occidentaux ne peuvent exclure l’utilisation de telles armes dans le cas où Poutine serait complètement acculé. Après diverses menaces plus ou moins directes par rapport à l’arme nucléaire dans le passé, le discours de mercredi matin est davantage politique et stratégique. In fine, il faut lire que l’annexion des territoires ukrainiens les sanctuariserait et légitimerait une utilisation potentielle future de la doctrine nucléaire russe de protection des intérêts nationaux. Considérant les allusions plus directes au recours aux armes de destruction massive, jamais suivies d’effets, les annonces de ce matin semblent plus être des gesticulations politiques.»
Du côté américain, on a tôt fait de réagir. Dans une interview avec la chaîne ABC, John Kirby, porte-parole du Conseil de sécurité nationale, a tenu des propos clairs: «C'est une rhétorique irresponsable de la part d'une puissance nucléaire, mais ce n'est pas incohérent avec la manière dont il s'exprime depuis sept mois et nous prenons cela au sérieux.» Il a ajouté qu'il y aurait de «sévères conséquences» si le président russe passait à l'acte.

Puissant discours de Macron

Face à la radicalisation de la Russie dans la guerre en Ukraine, les Occidentaux sont ultra-actifs du côté de l’ONU à New York. Emmanuel Macron a tenu un discours très fort mardi, exhortant la Russie à quitter le territoire ukrainien. Il a fustigé la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, pour avoir, le 24 février dernier, «rompu la sécurité collective par un acte d’agression et d’invasion. Elle a violé la Charte des Nations unies.» Estimant que le monde est confronté à un choix radical, être pour la paix ou pour la guerre, il a demandé à tous les pays qui étaient restés silencieux, de faire le choix de la paix et de ne pas accepter «un retour à l’âge des impérialismes et du colonialisme». Ces pays qui sont restés neutres face à la guerre «se trompent et commettent une erreur historique». Le chef d’Etat français a martelé que le combat des pays non alignés, à l’époque, a été un «combat pour la paix». Il a enfin insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas, en l’occurrence, d’un combat entre l’Occident et le reste du monde, mais d’un combat pour les valeurs universelles ancrées dans la Charte de l’ONU. Pour tendre une perche aux pays du Sud, il a jugé «urgent de bâtir un nouveau contrat entre le Nord et le Sud» en matière de climat, de sécurité alimentaire et d’éducation.