Y penser toujours, n'en parler jamais. Voilà qui résume la position de la France sur son droit de veto à l'ONU au cas où les Etats-Unis persisteraient à vouloir présenter une résolution ouvrant la voie à la guerre. Un droit dont elle a rarement usé depuis 1945 (18 fois) et presque toujours avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis (13 fois).

Dès sa publication mercredi soir, le texte de la déclaration commune des ministres des Affaires étrangères allemand, russe et français a pourtant été considéré comme une menace à peine voilée. On y lit en effet: «Nous ne laisserons pas passer un projet de résolution qui autoriserait le recours à la force. La Russie et la France, en tant que membres permanents du Conseil de sécurité, prendront toutes leurs responsabilités sur ce point.»

Dans son numéro de mercredi, Le Canard Enchaîné a attribué au ministre des Affaires étrangères des propos qu'il aurait tenu devant des parlementaires de l'UMP et qui contredisent cette menace. Il aurait dit: «Utiliser le droit de veto serait tirer une balle dans le dos aux Américains.» Plusieurs participants à cette séance ont démenti jeudi cette information. Jeudi encore, le porte-parole du Quai d'Orsay a mis un terme aux spéculations: «Je suis en mesure de préciser que M. de Villepin n'a pas tenu ces propos. Ils ne correspondent pas à la position des autorités françaises.»

Cette stratégie de silence sur l'usage ou non du veto est soutenue par l'UMP. «Pourquoi poser la question […] sur un texte dont on n'a pas aujourd'hui connaissance?» Il faut «laisser toute la marge de manœuvre possible et toute la liberté de manœuvre possible au président de la République de choisir le moment venu, sur la base d'un texte, ce qu'il conviendra de faire», a déclaré le porte-parole de la formation chiraquienne. A droite, quelques rares voix s'inquiètent de la fracture qui s'élargit entre la France et les Etats-Unis, et plus rares encore sont celles qui préconisent un rapprochement immédiat et une participation à la guerre.

Les partis de l'opposition sont unanimes à demander l'usage du veto. A gauche, seuls Bernard Kouchner, André Glucksmann, Pascal Bruckner ou Romain Goupil ont défendu publiquement le droit d'ingérence et une éventuelle intervention pour faire tomber le régime de Saddam Hussein.

«Que pèse vraiment la France?» Le magazine économique L'Expansion affiche en grand cette question sur la plupart des kiosques parisiens. Il fait allusion à la puissance industrielle et financière des deux pays. Mais cette question reflète plus généralement l'état d'esprit qui règne en France aujourd'hui, alors qu'elle paraît dans une position de force, en raison de son accord avec la Russie et l'Allemagne, rejointes jeudi par la Chine. Le ministre des Affaires étrangères envisage désormais de rester dans le jeu «quoi qu'il arrive»: «quel que soit le scénario, y compris le scénario d'une intervention militaire unilatérale, pour nous, les Nations unies sont incontournables. […] Si un pays peut imaginer gagner la guerre seul, nous ne pourrons construire la paix que tous ensemble.»