Méditerranée

Menacées par la Libye, des ONG suspendent leurs activités

Tripoli a créé une large zone de recherche et de sauvetage au large de ses côtes et a interdit son accès aux organisations étrangères opérant en mer. Une entrave de plus aux secours après la publication par l’Italie d’un code de «bonne conduite»

Trois organisations humanitaires ont annoncé suspendre leurs opérations de sauvetage en mer Méditerranée. Médecins sans frontières samedi, puis Sea Eye et Save the Children dimanche ont pris cette décision pour des raisons de sécurité après que les autorités libyennes ont annoncé la création d’une zone de recherche et de sauvetage au large de leur territoire.

Suite à ce développement, le Centre de coordination du secours maritime de Rome «a alerté MSF d’un risque sécuritaire lié aux menaces prononcées publiquement par les gardes-côtes libyens contre les navires de recherche et de secours humanitaires engagés dans les eaux internationales», a informé l’organisation, sans préciser la nature de ces menaces.

Des menaces filmées

Plus tôt dans la semaine, l’organisation espagnole Proactiva Open Arms a publié une courte vidéo montrant des hommes armés sur un navire. L’ONG les a identifiés comme des membres des gardes-côtes libyens. Ils «nous ont menacés de manière agressive et ont tiré en l’air à la hauteur de nos têtes, explique Proactiva, citée par Le Huffington Post Italie. Nous étions à 13 milles des côtes, en dehors des eaux libyennes. C’est un acte déplorable.» «Nous avons observé vos opérations ces derniers jours, auraient affirmé les gardes-côtes, toujours selon le média italien citant un enregistrement audio. Vos activités sont suspectes, nous avons confirmation que vous avez des liens avec les trafiquants. Ne revenez pas.»

Plus de 100 kilomètres

La zone de recherche et de sauvetage créée par la Libye ferait plus d’une centaine de kilomètres, «une distance pour beaucoup en eaux internationales», condamne Save the Children. «Aucun navire étranger n’a le droit d’y accéder, sauf demande expresse de la part des autorités libyennes», a prévenu en fin de semaine le général Abdelhakim Bouhaliya, commandant de la base navale de Tripoli, au cours d’une conférence de presse.

Cette année, 96 930 migrants ont débarqué sur les côtes italiennes. Près d’un tiers ont été sauvés par les huit ONG présentes en mer. «Si les bateaux humanitaires sont poussés hors de la Méditerranée, il y en aura moins pour secourir les personnes avant qu’elles ne se noient, craint MSF. Qui ne se noiera pas sera intercepté et ramené en Libye, où règnent l’absence de légalité, la détention arbitraire et la violence extrême.»

Code de bonne conduite imposé par l’Italie

Les activités des organisations sont non seulement menacées par la Libye, mais aussi rendues plus contraignantes par le gouvernement italien. Rome impose désormais la signature d’un code de bonne conduite. L’interdiction du transbordement de migrants d’un navire à un autre ou la présence à bord de la police judiciaire en font notamment partie.

MSF a refusé de signer le texte. Mais son équipe médicale continuera d’opérer à bord de l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée. Vendredi, cette dernière a annoncé avoir adhéré au code, mais seulement après l’ajout d’un addendum d’une page pour éclaircir plusieurs points. «Nous avons pu écrire noir sur blanc qu’il y a un délai de 24 heures de répit accordé à toute personne [à peine] secourue sans aucune interférence sur notre mission» de la part de la police, a détaillé Sophie Beau, cofondatrice et vice-présidente de l’ONG. «Nous avons pu clarifier notre position sur notre engagement à ne pas accepter d’hommes armés à bord.» Enfin, elle a obtenu des garanties pour les transbordements «dès lors qu’ils sont coordonnés» par Rome. Cette interdiction limitait les activités des organisations car elle impliquait que les navires retournent directement au port après un sauvetage.

Limiter le flux de migrants

Le texte fait partie de la politique migratoire de l’Italie pour limiter le flux de migrants arrivant sur son territoire et pour lutter contre les trafiquants d’êtres humains. Les autorités italiennes se sont réjouies de son succès quand, début août, le nombre de personnes débarquées en 2017 s’est révélé inférieur à celui de 2016. Le ministre de l’Intérieur, Marco Minniti, en poste depuis décembre 2016, a reçu le soutien de la présidence du Conseil et de la présidence de la République dans le durcissement de sa ligne. Il a notamment signé en février un accord avec le gouvernement libyen de Fayez el-Sarraj, reconnu par les Nations unies, pour soutenir financièrement ses gardes-côtes.

Le ministre italien des Affaires étrangères, Angelino Alfano, voit la décision de MSF comme «un réajustement des équilibres». «Ces eaux-là ne sont plus à personne, mais à la Libye», explique-t-il dans une interview accordée dimanche au quotidien La Stampa. Des eaux désormais interdites aux ONG, mais où opère déjà la mission militaire italienne en soutien à la Libye approuvée fin juillet.


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