Chine

Menacés de licenciement, des ouvriers tuent leur futur directeur

Chen Guojun a été lynché après avoir informé ses ouvriers que leur usine serait privatisée et que 25’000 d’entre eux seraient licenciés dans les trois jours. Cet épisode illustre le changement d’état d’esprit des employés chinois, qui n’acceptent plus la toute puissance de leurs employeurs.

Il était arrivé à l’usine dans sa berline noire, en costume et entouré de ses cadres. Il se croyait intouchable. Employé du groupe privé pékinois Jianlong Steel, Chen Guojun était pressenti pour prendre la direction de l’usine d’Etat Tonghua Iron And Steel, basée dans la ville de Tonghua, dans la province septentrionale de Jilin. Sa société, qui détenait jusqu’alors 49% de l’usine depuis 2005, avait déjà opéré de nombreux licenciements mais n’avait jamais voulu devenir majoritaire en raison de la mauvaise santé financière de l’usine, préférant laisser l’Etat régler les dépenses courantes. Pour la première fois depuis des années, elle avait pourtant enregistré des bénéfices en juin, à hauteur de 42,7 millions de yuans (6,6 millions de francs). «Les employés, dont nombre d’entre eux sont actionnaires, étaient sur le point d’empocher des gains financiers, avec la hausse continue du prix de l’acier», a expliqué un policier dénommé Wang au très officiel quotidien chinois de langue anglaise China Daily.

Retournement de situation le 22 juillet: les ouvriers apprennent que Jianlong Steel a signé le rachat des parts de leur usine et va bientôt en détenir 65%. Ce mouvement les prive d’une partie de leurs revenus et les place face à une nouvelle direction. Une manifestation s’organise et toute l’usine, soit 30’000 ouvriers, y participe. La future direction accepte de rencontrer leurs représentants vendredi. «Chen a alors annoncé que la plupart d’entre eux seraient licenciés dans trois jours,» poursuit le policier. «Il a rendu la foule furieuse en annonçant que le nombre d’employés serait réduit de 30’000 à 5’000.»

Loin de s’arrêter là, il aurait alors requis que tous les employés retournent immédiatement au travail. La phrase s’avérera de trop. Attrapé par la foule, il est frappé et battu. Il mourra de ses blessures le soir même. Entre-temps, la police est intervenue et au moins cent personnes auraient été blessées lors des affrontements. Lundi, le groupe Jianlong Steel a annoncé l’annulation définitive du rachat de l’usine.

Multiplication des conflits sociaux

Ce type de violence n’est pas commun en Chine. Des patrons sont parfois séquestrés en cas de salaires impayés depuis trop longtemps, ou lors d’annonce de licenciements massifs, mais ils sont rarement frappés et encore moins tués. Ces événements marquent en tout cas un changement radical dans le comportement des ouvriers vis-à-vis de leur patron, et de la perception des relations employés-employeurs.

Leur dégradation s’est réellement généralisée lors de la fin des années 90. L’Etat chinois entreprend la restructuration de l’intégralité de ses industries; des dizaines de millions d’ouvriers sont licenciés afin de rendre rentables les entreprises publiques. Les litiges liés au travail se multiplient: selon l’organisation non gouvernementale China Labour Bulletin, basée à Hong Kong: le comité d’arbitrage des contentieux professionnels a accepté 350’000 cas impliquant 650’000 travailleurs en 2007, et 693’000 cas pour 1,2 million d’employés en 2008 soit presque le double, suite à l’entrée en vigueur de la Loi sur le contrat de travail, le 1er août 2008. Les employés ne craignent plus leurs patrons.

La préoccupation de l’Etat grandit et le pousse à parfois devenir partie prenante. Shenzhen devient ainsi un théâtre de l’expérimentation sociale. «Les autorités ont fini par comprendre qu’en raison de l’impunité des employeurs, les mouvements des ouvriers sont inévitables avec le développement économique de la région, mais qu’ils ne menacent pas leur pouvoir car ils ne sont pas dirigés contre elles,» explique Geoffrey Crothall, du China Labour Bulletin. «Comme la municipalité cherche à atteindre une certaine harmonie dans la ville, elle se montre ainsi beaucoup plus tolérante qu’ailleurs en Chine, où les grèves sont souvent violemment réprimées.» En mai 2009, le ministère des ressources humaines et de la sécurité sociale annonce de son côté que ses antennes ont aidé 6,98 millions de travailleurs à récupérer 8,33 milliards de yuans (1,3 milliard de francs) d’arriérés de salaire. Il ne précise en revanche pas combien restent impayés.

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