Le document aurait très bien pu rester enfoui dans les oubliettes de l’Histoire, dans l’amas des archives de la Société des Nations (SdN). Mais en préparant une exposition à l’occasion du 80e anniversaire de la Conférence mondiale du désarmement (CD), la cheffe de la Section de la mémoire institutionnelle auprès de la Bibliothèque des Nations unies à Genève, Blandine Blukacz-Louisfert, a eu la main heureuse. En 2012, dans un dossier dans lequel sont empilés, pêle-mêle, des documents historiques, elle découvre un «joyau», du moins pour l’archiviste et l’historienne qu’elle est: elle tombe sur le compte rendu de conversations très éclairantes entre Hitler et le président de la CD, Arthur Henderson. Il figure dans les «papiers privés» de Thanassis Aghnides, un juriste et diplomate grec passionné de multilatéralisme, décédé en 1984 à Genève, qui officiait comme secrétaire de la CD.

Procès-verbal

Le document, daté du 25 juillet 1933, est une sorte de procès-verbal de la réunion qui vient d’avoir lieu entre le chancelier allemand et le président de la Conférence du désarmement. Face aux blocages de la CD, Arthur Henderson décide de faire le tour des capitales. Il rencontre Hitler à Munich. Ce dernier dénonce le biais des puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale. Thanassis Aghnides écrit: «Le chancelier Hitler a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi la France aurait besoin de huit ans [pour désarmer]. L’Allemagne a été complètement désarmée en trois ans. […] Huit ans, c’est trop long.» Pour Hitler, à la fin d’une phase de transition de cinq ans, l’Allemagne doit recouvrer tous ses droits. «L’Allemagne, écrit Thanassis Aghnides, avait besoin [selon Hitler] d’être défendue aussi bien que n’importe quel autre pays.»

Hitler ne voit pas pourquoi un pays (la France) qui a construit un formidable réseau de fortifications (la ligne Maginot) et qui s’est doté des armes offensives les plus modernes imagine que sa sécurité est menacée par l’Allemagne. Le chancelier allemand, arrivé au pouvoir en février 1933, s’applique à démentir les rumeurs de réarmement de son pays. Quand Henderson lui parle de formations d’unités militaires, Hitler minimise, relevant qu’il ne s’agit là que d’une mesure de politique interne pour répondre au chômage croissant de l’Allemagne et éviter que ces chômeurs ne deviennent des «proies faciles pour les idées révolutionnaires».

Effort d’inventaire

Si la rencontre entre Hitler et Henderson était connue, il n’est pas sûr que le document proprement dit trouvé par Blandine Blukacz-Louisfert ait été consulté auparavant par des historiens. L’archiviste n’avait rien trouvé sur ces échanges dans les archives officielles. En consultant les papiers privés d’Aghnides, des documents remis par des donateurs spécifiques, elle aura plus de chance. Elle a bénéficié du travail accompli par son prédécesseur, Sven Welander. Cet archiviste suédois qui officia à la Bibliothèque de l’ONU de 1970 à 1998 avait profité de son vaste réseau de connaissances pour collecter des papiers privés auprès de hauts fonctionnaires encore vivants de la Société des Nations.

«Faute de temps et de moyens, il n’a pas pu les inventorier», précise Blandine Blukacz-Louisfert. Les archives de la SdN, transférées aux Nations unies en 1946, avaient connu le même destin. Elles sont restées entreposées pendant des années dans les sous-sols du Palais des Nations, et il a fallu l’intervention philanthropique de la Fondation Carnegie pour qu’un début d’inventaire commence dans les années 1960. Aujourd’hui, cet effort s’est poursuivi. Grâce au soutien financier d’un mécène genevois qui souhaite garder l’anonymat, l’ONU entreprend un travail colossal de numérisation des archives de la SdN, qui devrait durer au moins cinq ans.

«C’est sûr que c’est un moment dont je me souviens», s’enthousiasme Blandine Blukacz-Louisfert à propos du document sur Hitler. Formée en France, cette historienne de la culture et du livre se voyait plutôt travailler comme archiviste dans le cadre des institutions de l’Hexagone. Mais un jour elle se porta volontaire auprès de l’Unesco et du PNUD pour participer à la création d’archives nationales au Yémen. C’est à partir de 1998 qu’elle commence à se plonger dans le vaste univers des archives de la SdN et de l’ONU. Elle décrit elle-même son métier d’archiviste comme celui d’un «passeur» qui transmet des faits historiques aux générations futures. Elle ne saurait mieux dire. Le document sur Hitler et Henderson jette une lumière intéressante sur un épisode majeur de l’histoire de l’entre-deux-guerres.

Genève, étincelle du réarmement allemand

Quand la première Conférence du désarmement s’ouvre le 2 février 1932, les espoirs de paix et de réduction des armements sont considérables. La société civile, fortement mobilisée, peut participer à l’une des séances. Des milliers de pétitions du monde entier s’entassent sur les bureaux du Palais Wilson pour exhorter les Etats à la paix. Selon Antoine Fleury, professeur émérite d’histoire à l’Université de Genève, il régnait une sorte d’euphorie en 1932. Dans les années 1920, les efforts entrepris pour désarmer sont considérables. Les budgets militaires sont au plus bas. Au sein de la SdN, une Commission préparatoire du désarmement est instituée en 1925. Y sont associés des non-membres, les Etats-Unis, l’Union soviétique. Le représentant soviétique Maxime Litvinov plaide pour un désarmement radical. Or d’autres Etats sont beaucoup plus sceptiques. Pour Genève, choisie pour accueillir cette première conférence, un défi se pose d’emblée: trouver un lieu pour l’abriter. Le Palais Wilson, siège de la SdN, étant déjà occupé et le Palais des Nations n’étant pas encore construit pour accueillir la SdN, l’architecte Adolphe Guyonnet et l’ingénieur Louis Perrin font l’impossible: ils érigent en six mois un Pavillon du désarmement adjacent au Palais Wilson.

Le chancelier allemand juge, lui, très déshonorant qu’on laisse à la France une période de huit ans pour réduire ses armements et la taille de son armée. «Ce que font les Allemands à Genève est d’une grande hypocrisie, ironise Antoine Fleury. Hitler avait trouvé un prétexte pour quitter la SdN [l’Allemagne claque la porte de la CD et de la SdN en octobre 1933]. Il souhaitait un échec à Genève pour produire un effet psychologique en Allemagne. Il organise un référendum intitulé «Honneur et paix». Qui pouvait voter contre?» Hitler remporte un succès considérable qui lui servira de socle pour justifier sa représentativité du peuple allemand. Les conséquences de ce «moment genevois» sont dramatiques: l’Allemagne restaure le service militaire et procède à un réarmement terrestre et maritime. Elle procède, en février 1936, à la remilitarisation de la Rhénanie. Elle a un gros retard à rattraper: la Reichswehrmacht avait presque été réduite à néant.

Mais elle va vite. Très vite. En 1939, quand éclate la Seconde Guerre mondiale avec l’invasion de la Pologne par les nazis, personne ne pensait que l’Allemagne serait à ce point prête en termes militaires.

Quand Goebbels prêchait la paix

Le «mensonge genevois» d’Hitler à Arthur Henderson n’est pas isolé. Venu à la Conférence du désarmement fin septembre 1933, le ministre de la Propagande Joseph Goebbels perpétue la rhétorique hitlérienne devant des journalistes. La scène est filmée par le Ciné-Journal suisse et peut être visionnée dans l’espace cinéma du Musée de la SdN au Palais des Nations. «Le peuple et le gouvernement allemand veulent la paix, clame-t-il, car ils sont persuadés qu’une guerre ne serait pas seulement désastreuse pour l’Allemagne, mais serait aussi une catastrophe pour l’Europe entière.» Le Journal de Genève écrit le 30 septembre 1933: «M. Goebbels […] sent dans l’air une indéniable méfiance envers le régime du IIIe Reich. Son discours est donc un long et habile plaidoyer.» A l’Hôtel Carlton de Genève, il tient en haleine plus de 300 journalistes sur le même thème de la paix. Quand il décolle de l’aéroport de Cointrin à bord d’un avion de la Lufthansa, la délégation allemande restée à Genève lui fait le salut hitlérien.

Quelques années plus tard, quand la SdN s’installera dans ses nouveaux locaux du Palais des Nations, Berne nourrira de vraies préoccupations. Comme le rappelle l’historien Antoine Fleury, les autorités suisses craignaient que l’Allemagne ne perçoive la SdN comme un repaire de pacifistes, de juifs, de libéraux et que Genève devienne un centre de l’activisme antinazi. Pour dissuader les fonctionnaires de la SdN de se rendre au Palais des Nations, le gouvernement suisse omettra délibérément de renouveler la fourniture de mazout… «La Suisse veut que la SdN garde un profil bas, conclut Antoine Fleury. Elle y condamnera l’attitude soviétique par rapport à la Finlande, mais ne dira rien de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne en 1939.»