La balle a traversé la tête de Haithem Ahmed. Pas de coup de semonce préalable, pas de tension particulière à Bagdad, mais ce projectile qui a tué instantanément l'Irakien alors qu'il circulait dans une voiture aux côtés de sa mère. Le conducteur mort, le véhicule s'emballe. Et les «mercenaires» de Blackwater aussi: ils arrosent de centaines de balles la place Nisour, noire de monde, où les passants tentent désespérément de se mettre à l'abri. Des grenades sont lancées, et les hélicoptères des gardes privés interviennent rapidement pour achever le travail. Bilan: au moins 17 civils irakiens tués, 24 blessés.

Cet épisode, survenu le 16 septembre, a jeté une lumière crue sur les activités des compagnies privées de sécurité qui agissent en toute impunité dans les rues de Bagdad. Et surtout sur la plus importante d'entre elles, Blackwater, qui dispose d'un peu plus de 1000 hommes en Irak afin d'épauler les militaires américains. Mardi, Erik Prince, son fondateur, âgé de 38 ans, s'est vu forcé d'apparaître longuement en public pour affronter la colère de certains élus. «Tout le monde peut faire des erreurs», a justifié cet ancien membre d'un commando de l'US Navy. «Blackwater semble avoir forgé une culture de «tire d'abord et demande ensuite», lui répondait un représentant démocrate. Le rapport qu'il avait sous les yeux montrait que les quelque 1000 mercenaires de Blackwater ont été mêlés à 195 échanges de coups de feu cette seule année dernière. Dans 85% des cas, ce sont les gardes privés qui ont tiré les premiers.

Totale impunité

Les membres de Blackwater n'en sont pas à leur première «erreur». Placés au-dessus des lois, ils n'ont toutefois jamais été inquiétés par la justice. Souvent, le Département d'Etat a arrangé ensuite ces bourdes en offrant quelques milliers de dollars aux proches des victimes.

Ce n'est pas seulement cette propension de Blackwater à la gâchette facile qui a alarmé les parlementaires. Payés 1222 dollars la journée (six fois plus qu'un soldat ordinaire), ces «guerriers» ont déjà coûté plus de 1milliard de dollars aux contribuables américains. Le marché de la guerre est juteux. Mais il apparaît d'autant plus trouble qu'Erik Prince, qui a travaillé comme stagiaire à la Maison-Blanche sous George Bush père, est un très gros contributeur financier du Parti républicain, à qui il a déjà versé plus de 225000 dollars. Plus encore: la sœur de Prince, ancienne responsable des républicains du Michigan, a «levé» de son côté plus de 100000 dollars pour soutenir le tandem Bush-Cheney lors des élections de 2004.

Devant le Congrès, Erik Prince a nié que ce soient ses «connexions» avec le Parti républicain qui lui aient valu d'obtenir de manière si rapide les contrats pour sa firme en Irak. Il n'a pas convaincu les démocrates: aucun appel d'offres n'a été organisé avant que l'administration Bush désigne Blackwater, une compagnie pourtant pratiquement inconnue avant le déclenchement de la guerre.

Pour la Maison-Blanche qui tente, avec un succès tout relatif, d'insister sur la prise en main de la sécurité à Bagdad par les troupes irakiennes, cette lumière jetée sur les agissements de Blackwater est pour le moins gênante. Le premier ministre, Nouri al-Maliki, avait eu des mots très fermes contre la présence des mercenaires américains après la tuerie. Mais, soumis à une forte pression américaine, il avait renoncé à exiger le départ immédiat de Blackwater. Hier, il revenait pourtant à la charge: «Je crois que le grand nombre d'accusations dirigées contre eux ne rend plus valable leur présence en Irak.»