Mères en temps de guerre

Avec l’appréciation du franc suisse et la possibilité de contingents de main-d’œuvre étrangère, les organisations internationales vont-elles déménager ou délocaliser? Les réponses d’Olivier Coutau, délégué cantonal à la Genève internationale

Directeur exécutif du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), Babatunde Osotimehin œuvre depuis quatre ans à la tête de cette agence de l’ONU qui promeut un accès universel «à la santé sexuelle et reproductive». Encourageant une participation volontaire aux programmes de planning familial, prônant l’égalité entre les sexes, l’UNFPA met notamment l’accent sur les situations où règnent la guerre et les violences et dans lesquelles les femmes encourent des risques de protection supplémentaires.

Le Temps: Le Fonds pour la population se préoccupe de questions extrêmement vastes. Votre mot d’ordre est de «réaliser un monde où chaque grossesse est désirée, chaque accouchement est sans danger, et où le potentiel de chaque jeune est accompli». Toutefois, le nom de votre organisation reste surtout associé dans les esprits au seul planning familial…

Babatunde Osotimehin: Lors de son établissement en 1969, le Fonds était en effet essentiellement destiné à offrir des moyens de planning familial à tous ceux qui le requéraient à travers le monde. Mais à partir de 1992, l’organisation a commencé à se positionner davantage dans la défense des droits de l’homme et particulièrement des droits des mères et des enfants. Elle fournit depuis lors des services dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive. Nous veillons à ce qu’une personne qui souhaite disposer de moyens de contraception puisse y avoir accès, mais il faut aussi être sûr que les femmes enceintes bénéficient de soins de santé adaptés.

Autrement dit, notre objectif est de permettre aux gens de faire les choix de vie qu’ils considèrent judicieux, tout en protégeant leurs droits. A cela s’ajoute aussi la protection des jeunes contre le virus du sida.

Enfin, un autre volet de notre travail, très important mais plutôt méconnu, consiste à recueillir des multitudes de données utilisables en relation avec ces questions. Nous aidons les pays aussi bien à rassembler qu’à analyser ces données afin que ces Etats puissent en faire le fondement de politiques publiques adaptées.

– Vous insistez beaucoup sur le travail de l’UNFPA dans les régions en guerre. Or ce n’est pas l’environnement le plus simple pour traiter des questions dont vous vous occupez…

– Nous avons en effet développé des moyens pour nous assurer que les différents services que nous fournissons puissent être également accessibles lors de situations de conflit. Nous voulons d’abord être sûrs que les femmes et les jeunes filles qui sont soumises à ce genre de situations puissent aussi avoir accès à l’information et à nos services. Cela inclut, ensuite, des services aux femmes enceintes, qui doivent être prises en charge dans ces circonstances difficiles. Car la maternité ne fait pas de distinction entre la guerre et la paix. Nous fournissons par exemple aux femmes et aux jeunes filles ce que nous appelons des «kits de dignité», contenant des articles personnels, notamment des articles d’hygiène spécifiques aux besoins des femmes.

Dans ce genre de situations, le travail est immense. Nous devons travailler aussi bien en amont, par exemple sur les moyens de prévenir des abus sexuels, ou sur la manière de se comporter face aux mauvaises conditions d’hygiène, qu’en aval, en apportant notamment de l’aide aux victimes, et en œuvrant à leur réhabilitation.

– Le cas syrien est-il à vos yeux particulièrement préoccupant?

– En Syrie, nous tâchons de continuer à agir, dans le pays même mais aussi à l’extérieur. J’ai été récemment dans des camps de réfugiés syriens, en Jordanie et à la frontière turque. On peut très rapidement se rendre compte du potentiel dévastateur de ces camps. Ce qu’il nous faut, c’est établir des systèmes qui nous permettent de parler avec ces femmes et ces jeunes filles. Dans cette optique, nous établissons par exemple des espaces sécurisés, dans lesquels ces femmes peuvent se réfugier si elles craignent d’être attaquées.

– Le viol a souvent été considéré comme une arme de guerre. Pensez-vous que la situation est en train d’empirer?

– Nous devons travailler contre cela. Le corps de la femme ne peut pas être utilisé à cette fin. Ce n’est pas acceptable. Ce genre d’agissements nous dit aussi de manière plus générale comment la société voit la femme. Si nous pouvons documenter ces agissements, nous ne devons pas hésiter à le faire, afin de persécuter les gens qui se rendent coupables de ces actes. C’est arrivé, par exemple, en République démocratique du Congo. Nous devons encourager les femmes à raconter ce qui leur est arrivé. C’est difficile, mais c’est grâce à ces témoignages que cette question est devenue aujourd’hui plus visible qu’auparavant.

Je suis allé au Liberia il y a peu, et nous avons obtenu des garanties pour que les plaintes pour abus sexuels soient traitées plus rapidement au sein du système judiciaire. Un délai de six semaines a été fixé pour que les cas soient jugés, alors que d’ordinaire les procédures judiciaires n’en finissent pas de traîner en longueur. Vous n’allez pas croire ce qui est arrivé: cette seule mesure a suffi pour que le taux de violences sexuelles décroisse immédiatement. La lutte contre l’impunité est essentielle. Et vous vous rendez compte que, lorsque les femmes témoignent de ce qui leur est arrivé, alors les tribunaux s’activent et la police fait son travail. C’est cela que nous devons encourager.

– Le planning familial reste, à l’échelle planétaire, un sujet culturellement sensible…

– Nous estimons que quelque 225 millions de femmes sont privées de recours aux moyens modernes de contraception. Pour en avoir parlé avec des représentants de nombreux pays, je sais que les oppositions que vous suggérez ne sont pas si fortes. Si nous allons vers les gouvernements non pas dans la pure perspective d’encourager la contraception mais en nous préoccupant aussi de la survie des enfants, de l’importance de la famille et d’une vie digne, il est rare que l’on nous ferme les portes.

– Même au Vatican?

– Nous ne travaillons pas au Vatican… Mais nous avons des représentations dans 159 Etats. Prenez par exemple le Brésil. Il s’agit de l’un des pays chrétiens les plus peuplés de la planète. Mais cela ne nous empêche pas de travailler de manière très fructueuse avec le gouvernement de ce pays.

– Vous venez de lancer une campagne de sensibilisation au sujet des sages-femmes. Pour quelle raison?

– Les sages-femmes jouent un rôle tout à fait central, et principalement dans les zones les plus reculées et difficiles d’accès. Elles travaillent avec les communautés sur le terrain, elles prennent des décisions qui peuvent déterminer la vie ou la mort de la mère et de l’enfant… Leur travail réduit le taux de mortalité, elles jouent un rôle de prévention dans la diffusion du virus du sida… Or le monde manque aujourd’hui de sages-femmes correctement formées. Et, ce qui est malheureux, c’est qu’une fois formées, ces sages-femmes vont elles-mêmes tenter leur chance ailleurs, en quittant précisément ces régions reculées pour migrer vers les villes ou vers l’étranger. Par le biais des gouvernements, nous essayons donc de lancer un programme mondial d’encouragement, sur le principe train and retain («entraîner et retenir», ndlr).

Le monde manque de sages-femmes. Or, celles-ci jouent un rôle tout à fait central, surtout dans les zones les plus difficiles d’accès

Planning familial; lutte contre le mariage des enfants, et contre les abus sexuels; protection des femmes en situation de conflit… Le Fonds des Nations unies pour la population ne manque pas de chevaux de bataille. Entretien avec Babatunde Osotimehin, directeur exécutif du Fonds des Nations unies pour la population