Un fossé. Il y a un fossé entre la perception française et celle, allemande, de l’entente conclue hier entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel pour imposer la règle d’or budgétaire à l’Europe via un durcissement des traités de l’Union. Ce, au moment où la menace de dégradation des notes accordées par Standard and Poor’s à 15 pays de la zone euro souligne «l’urgence» d’apporter une «réponse européenne crédible et d’ensemble» à la crise, estime la ministre française du Budget, Valérie Pécresse: «On peut voir cet avertissement comme un encouragement à apporter une réponse très forte et à afficher une unité européenne sans faille» lors du sommet européen de jeudi et vendredi à Bruxelles, «essentiel pour tous les pays de la zone euro», dit-elle.

Reste que le projet de nouveau traité est accueilli sans enthousiasme par la presse française de mardi, la plupart des éditorialistes estimant que ce «compromis» consacre surtout la victoire de la «vision allemande». Dans le camp conservateur, les commentaires sont néanmoins flatteurs: «La France et l’Allemagne ont joué pleinement leur rôle» pour imposer «une vraie discipline budgétaire en Europe», écrit Le Figaro, ajoutant qu’«Angela Merkel et Nicolas Sarkozy montrent la voie. A ceux qui veulent sauver l’Europe de les suivre.» Les Echos saluent également «un pas de géant» car «après deux ans de crise, la zone euro dispose enfin des outils pour éviter son éclatement».

Voilà pour les contents de l’Hexagone. Mais le ton est moins enthousiaste, moins optimiste, dans le reste de la presse française. L’Humanité dénonce une «volonté de passer en force»: «C’est à marche forcée et du même pas qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy entendent imposer aux peuples d’Europe «règles d’or» et sanctions automatiques», écrit le quotidien communiste. Libération, pour sa part, estime qu’«aussi utile soit-il, ce compromis forcément baroque manque toutefois d’une perspective, d’une vision plus globale».

«Le compromis obtenu, hier, sur la révision des traités est certes une avancée. Mais à marche forcée», souligne Midi libre. «Le couple Merkel-Sarkozy a visiblement décidé d’accélérer le processus pour rétablir au plus vite – et fermement – la confiance dans la zone euro», confirme Le Journal de la Haute-Marne, alors qu’Ouest-France s’interroge: «Une Europe à deux vitesses est-elle sur le point de naître dans l’urgence? Les jeux ne sont pas faits, mais beaucoup d’indices permettent de le penser.» Et «l’Allemagne ne cède rien».

Le nouveau traité «est pour l’essentiel d’inspiration allemande», pense aussi La République des Pyrénées, qui titre sur la campagne du président «Merkozy». «Pour la purge», l’idée «porte la marque allemande ou plutôt celle d’Angela Merkel», relève La Montagne, et Le Républicain lorrain de constater «que le chef de l’Etat français a dû [l’]avaler». C’est «bien évidemment Merkel qui pilote Sarkozy», dit L’Alsace, qui veut «tordre le cou à une fable»: le couple franco-allemand «n’existe plus depuis longtemps», écrit-elle. Bref, «Merkel gagne par K.-O.» titre même La Tribune. En d’autres termes, «dans le couple «Merkozy», le dominant n’est pas celui qui parle le plus fort», conclut La Voix du Nord. «Faites ce que dit la dame», résume un commentaire de La Repubblica, cité par Presseurop.

Tout autre ton, plus mesuré, dans la presse allemande, blessée par la germanophobie ambiante de ces derniers jours en France mais aussi en Grande-Bretagne (voir le Guardian, qui parle de «Soviet-style German euro-nationalism»). Cette presse qui veut de la solidarité dans le leadership, à l’instar de la Süddeutsche Zeitung, qu’a lue et traduite Courrier international: «Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ne semblent pas y voir pour l’instant un sujet d’irritation. Ils mènent une rude bataille entre eux sur le fond et s’appliquent à afficher des relations détendues, pour ne pas dire complices. Cela ne suffira pas à sauver l’Europe, mais cela permet néanmoins de ne pas transformer la crise de la dette en bataille rangée et la bataille rangée en déclaration d’hostilité entre les peuples.» De toute manière, «Nie wieder Krise!» clame le journal: «Plus jamais la crise!»

«Main dans la main pour l’Europe», titre de son côté le Hamburger Tagblatt. Merkel et Sarkozy «mettent la pression», écrit l’Augsburger Allgemeine. Car c’est une question de «tempo». Il faut faire vite, prévient Die Zeit. Le nouveau traité voulu par les deux dirigeants sera un «mécanisme de frein à la dette», explique la Berliner Morgenpost. Une sorte de «super-Maastricht», précise Die Welt, qui déclenchera des sanctions automatiques pour les pays désobéissants en matière de budget. Il est d’autant plus urgent de le décider dès maintenant, car on va au-devant d’une élection présidentielle en France au printemps prochain, et la Frankfurter Allegemeine semble y voir un danger pour le couple franco-allemand. Il faut donc procéder au «sauvetage» rapidement, juge le Spiegel, qui s’inquiète aussi beaucoup de l’inaction du gouvernement Sarkozy face à la crise dans un article intitulé «Bonjour tristesse», traduit par Courrier int’.

Aller vite, avant que ne tombe le couperet de S & P, résume le Handelsblatt dans sa revue de presse du jour, qui cite le Financial Times («noire menace»), le Business Spectator («le point de rupture»), le Wall Street Journal («la troisième voie de Merkozy») et la Börsen-Zeitung («pas de promenade de santé»). Mais attention, prévient le quotidien roumain Gândul, cité par Eutopics: «Une modification des traités internationaux impose aux politiques de se rapprocher des contribuables. Ces derniers pensent actuellement qu’ils paient l’incapacité de ces mêmes politiques à œuvrer pour la stabilité et le développement économique. En outre, les arguments nationalistes ont de nouveau le vent en poupe. Les Néerlandais ou les Français accepteront-ils que leurs budgets nationaux puissent être rejetés par Berlin avant même d’être examinés par leurs Parlements nationaux? C’est difficile à croire.»