Avec sa tronche invraisemblable de charmeur chauve, il aura été le héros de l'improbable feuilleton fidjien qui a captivé les audiences du Pacifique Sud durant l'hiver austral. A 44 ans, George Speight vient, d'une certaine manière, de réaliser son rêve d'enfance: jouer pour de vrai à Robin des Bois en ravissant le pouvoir aux méchants pour le rendre aux plus faibles.

Apparence de gentleman

L'histoire commence le 19 mai 1999. La liste de la minorité indienne du pays (43% de la population) remporte les élections législatives et constitue le nouveau gouvernement en douceur. Dans la foulée, plusieurs entrepreneurs indiens bénéficient des largesses du premier ministre Mahendra Chaudhry: ils échappent aux taxes mises en place, remportent des marchés dans des conditions douteuses. Dans le même temps, leurs homologues mélanésiens commencent à trouver la conjoncture difficile. Parmi eux, George Speight. Grâce aux relations de son père, qui est parlementaire, il a pu effectuer ses études aux Etats-Unis. A la fin de celles-ci, il s'installe en Australie où il monte une entreprise commerciale. Mais il fait faillite et revient aux Fidji, où la notabilité de son père lui permet de reprendre rapidement ses activités – florissantes tant que les Mélanésiens sont au pouvoir. Mais la victoire électorale de Mahendra Chaudhry lui coupe l'herbe sous le pied. Son affaire périclite et les autorités commencent à s'intéresser à quelques zones d'ombre mises au jour dans son commerce.

Petit, plutôt bel homme, Speight possède l'apparence du parfait gentleman des tropiques. «Il a toujours été extrêmement poli et serviable avec moi, assure une de ses voisines. Jamais, vous ne pourrez me faire dire quelque chose de mauvais contre lui.» Au dire de ses proches, il serait même assez réservé, voire très timide. Il n'est pas du genre à faire la fête ou à en imposer aux filles du quartier. Toujours bien habillé et poli, il dégage l'image du gendre parfait. Pourtant, son passage devant une cour de justice pour malversations le 17 mai dernier le pousse à s'introduire dans le débat public. Depuis quelque temps déjà, lors de ses parties de golf, ou de ses apéritifs dans les bars de Suva, la capitale fidjienne, il manifeste sa colère contre le gouvernement en place, prend langue avec les contestataires.

Néanmoins, rien ne le prédisposait à participer, mieux, à animer, la stupéfiante équipée dans laquelle il s'engage le 19 mai. Ce soir-là, le premier ministre célèbre dans l'enceinte du parlement le premier anniversaire de son arrivée au pouvoir. A l'extérieur du palais, le commandant Ilisoni Ligairi, ancien membre du corps d'élite de l'armée de l'air anglaise, coordonne la prise en otage des noceurs. Speight, qui connaît l'un de ses amis, lui est alors présenté. Il accepte d'être la face visible du coup d'Etat. Avec sept acolytes, il se mêle à la réunion, tire quelques coups de feu en l'air, relâche les membres de l'opposition et prend les autres invités en otage.

Par la grâce du revolver, le lutin chauve malheureux dans son business se transforme en diable vengeur. «Les Indiens mettent en péril la population locale, assure-t-il. Nous sommes bien trop différents d'eux. Nous n'avons rien à faire ensemble.» Le carnaval George Speight peut débuter: habillé de la sulu, la jupe traditionnelle des Mélanésiens, un pistolet à la ceinture, le chef des rebelles déambule dans le parlement, devenu son quartier général, où il retient toujours ses prisonniers.

«J'agis pour le bien de mon peuple»

Quand vient l'heure de sa conférence de presse quotidienne devant les journalistes internationaux – pour la plupart australiens – il troque sa chemise blanche déboutonnée pour le complet-cravate. En bon commercial, il s'adapte à sa clientèle tout en exprimant son respect de la tradition. Dans son désir d'apparaître comme un homme civilisé, et donc sur lequel les voisins australiens et néo-zélandais doivent compter, il change chaque jour de cravate: une fois jaune, une fois verte, une fois rouge à pois bleus. «Ce n'est pas un coup d'Etat comme un autre, le monde doit le savoir. J'agis pour le bien de mon peuple. Celui-ci me soutient, je suis sur la scène politique fidjienne pour longtemps.»

Plus les jours avancent, plus Speight se sent puissant. Dans un premier temps, il craint que l'armée n'entre en action contre lui, multiplie les tractations pour installer son équipe au gouvernement et finit par emporter le morceau. C'est en tout cas ce qu'il croit. Le 13 juillet, il libère ses otages, estimant ne plus en avoir besoin. Un décret paraphé par le nouveau président fidjien l'exonère en effet de toute poursuite judiciaire. La pression retombe, le putschiste à la petite semaine et ses troupes se laissent aller. Ils se rendent au golf et dans les bars de Suva, courent les filles et déambulent habillés en touristes: T-shirts jaunes fluorescents, polos troués.

Le 26 juillet, un communiqué de l'armée indique que Speight et trois de ses sbires ont été incarcérés. Depuis, tout s'accélère: il sera jugé dans les tout prochains jours pour port d'armes illégal et menaces contre la vie du président. Il risque la peine de mort. Speight pourra toujours se dire que, grâce à sa folle improvisation, les Mélanésiens sont revenus au pouvoir.