Les messages tombent en cascade du haut de l’écran, au rythme de plusieurs par seconde. Impossible de les lire tous, le défilement est trop rapide. «Manifestants dispersés au gaz lacrymogène», «Neda nous ne t’oublierons pas», «Des gens se dirigent vers le nord de la ville», «Moussavi est en prison», «Boycottez Nokia, qui a vendu un système d’espionnage à l’Iran»… Emouvantes, factuelles, rageuses ou mensongères, ces phrases pleuvent en direct sur Moniterr.com. C’est l’un des sites qui compile les messages émis via Twitter, le service qui permet d’envoyer des textes de 140 caractères maximum. Un service d’apparence banale, voire futile, mais aujourd’hui au cœur des troubles qui agitent l’Iran. Sans doute jamais, excepté lors de la présidentielle américaine, Twitter n’aura suscité un si fort engouement.

De Téhéran à Yazd, le pouvoir iranien filtre Internet avec une intensité maximale. Le réseau de téléphonie mobile est coupé en quasi-permanence, les SMS ne passent pas, les appels depuis des postes fixes sont parfois écoutés. Reste alors Twitter, qui présente plusieurs avantages de taille. Le service fonctionne de façon décentralisée, puisque de nombreux sites secondaires, en parallèle à Twitter.com, permettent d’envoyer des messages. Et ce depuis un ordinateur, mais aussi un téléphone multimédia. De plus, les messages, qui peuvent contenir des liens web, sont envoyés en temps réel à la communauté.

Disposant d’un accès limité à la radio et la télévision iranienne, Mir Hossein Moussavi a misé sur Internet et créé son fil d’information sur Twitter avec le pseudo mousavi1388. Ses messages, des appels au calme aux avertissements contre de faux sites web censés émaner de lui, étaient, lundi soir, suivis par 25 000 personnes. Fait exceptionnel, la Maison-Blanche a demandé il y a une semaine aux responsables de Twitter de différer de quelques heures une opération de maintenance qui aurait rendu l’accès au service inaccessible en journée. Twitter a accepté cette ingérence et repoussé l’intervention à mardi, 1h30 du matin à Téhéran…

Les responsables du site, qui viennent de repousser un chèque de 500 millions de dollars de la part de Facebook pour être rachetés, n’auraient pu rêver meilleure publicité. Reste que son audience, surtout en Iran fait débat. Au niveau mondial, Twitter comptait 32 millions d’utilisateurs en avril, selon ComScore, mais seulement 8600 qui indiquent habiter en Iran, estime la firme Sysomos… C’est peu. D’autant que les supporters étrangers de Mir Hossein Moussavi sont appelés à indiquer l’Iran comme pays de résidence, afin de brouiller les pistes face à la police du Web, et ce afin de protéger les utilisateurs iraniens du service. «Les Iraniens sont à la pointe de la technologie, et n’oublions pas que la révolution de 1979 a été fortement préparée et alimentée par la radio et les cassettes, une première à l’époque, estime Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’Iran. Ne sous-estimons pas l’apport de Twitter ou de Facebook, ils permettent de faire circuler l’information dans le pays et surtout vers l’extérieur.» Mais le spécialiste relativise l’importance de Twitter. «Face aux canons à eau et lorsqu’il s’agit de créer un réseau pour secourir les blessés, Twitter est peu utile. Les nouvelles technologies sont très utiles en Occident pour mobiliser les foules. Mais en Iran, les réseaux d’amitié, professionnels ou bourgeois sont très forts, et c’est ainsi que les gens se contactent et se mobilisent. Il ne faut pas négliger ce tissu humain très fort.»

De plus, les internautes iraniens, 23 millions sur une population totale de 70 millions, sont certes nombreux, mais aussi vulnérables. D’abord en raison de la désinformation qui circule le plus facilement du monde via Twitter: rien de plus simple de se faire passer pour n’importe qui pour répandre de fausses informations – et tous les camps en présence le savent fort bien. De plus, le pouvoir, révélait lundi le Wall Street Journal , a fait appel à Nokia Siemens Networks pour surveiller les internautes via des technologies de pointe. La firme a confirmé ces informations. C’est sans doute à cause de ce filtrage que la vitesse d’accès au Net aurait été divisée par dix depuis l’élection présidentielle.