Il faut être dérangé ou désespéré pour aller s'immoler devant la Maison-Blanche. Mohammed Alanssi, le Yéménite qui a mis le feu lundi à ses vêtements sous les fenêtres de George Bush, était perdu. Il est entré volontairement en enfer il y a trois ans, et le FBI a refermé la porte sur lui. Cet homme de 52 ans est hospitalisé à Washington, sous haute surveillance, avec des brûlures sur le tiers de son corps.

Après les attentats du 11 septembre 2001, les services de sécurité intérieure aux Etats-Unis avaient été mobilisés pour arrêter tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un complice d'Al-Qaida. Des policiers qui jusque-là chassaient les marchands de dope ont été recyclés sur de nouvelles pistes, en particulier à New York. Pour trouver la trace de «terroristes», ils ont utilisé une méthode qui a fait ses preuves dans les stups: le recrutement d'informateurs, dans les communautés proche-orientales. Mohammed Alanssi était l'un d'eux.

Ces «rats», comme disent les policiers dans leur jargon, ont d'abord orienté les enquêteurs vers les transferts d'argent extra-bancaires du système de l'hawala, largement pratiqué dans les pays arabo-musulmans et en Afrique. Alanssi apportait quelque chose de plus: un nom. Fraîchement arrivé aux Etats-Unis en 2001, il était peut-être même venu pour ça. Sa femme et ses enfants sont restés au Yémen. A Sanaa, Mohammed Alanssi allait prier dans une mosquée proche de chez lui, celle du cheikh Ali Hassan al-Moayad, imam radical décrit comme une plaque tournante du financement d'Al-Qaida.

Alléché, le FBI a décidé de faire un usage immédiat et massif de sa nouvelle recrue. Le Yéménite a été renvoyé chez lui, avec une mission. Il irait revoir le cheikh comme un sympathisant de «la cause», gagnerait sa confiance pour lui faire finalement une proposition: un riche Américain musulman de sa connaissance projetait une importante contribution à l'organisation d'Oussama ben Laden. Il voulait en parler avec le cheikh, mais en Allemagne. Ali al-Moayad s'est laissé convaincre, et il s'est rendu avec son assistant à Francfort. Le riche Américain était un agent du FBI. Le cheikh a été arrêté et amené aux Etats-Unis. Son procès doit en principe s'ouvrir en janvier prochain, et Alanssi devait être le principal témoin de l'accusation.

Intermédiaire

Dans les papiers d'Ali al-Moayad et de son assistant, les enquêteurs ont trouvé l'adresse d'un marchand de glaces à Brooklyn, qui arrondissait ses fins de mois comme intermédiaire dans les transferts de l'hawala. En 1999, un autre imam radical yéménite, en tournée à New York, s'était arrêté dans son échoppe. Le chauffeur du religieux était le gérant d'une station d'essence, et les deux hommes étaient alors sous surveillance. Trois ans plus tard, le FBI est allé revoir le pompiste, qui ne se souvenait de rien. Il a été arrêté pour faux témoignage et condamné à cinq ans de prison.

Dans la communauté yéménite de New York, le travail des informateurs a provoqué des dégâts. Tous ceux qui passent par l'hawala sentent peser sur eux un soupçon. Qu'ils aident ou non les mouvements radicaux, ils sont dans l'illégalité: il faut une autorisation pour transférer de l'argent hors des Etats-Unis. Pourtant, dans l'hawala, l'argent ne passe pas la frontière. Le système est basé sur la confiance. Il y a un prêteur à chaque bout de la chaîne, un qui encaisse, l'autre qui débourse. Seul un message va de l'un à l'autre.

Juste avant sa tentative de suicide, Alanssi avait écrit des lettres et il était allé voir des journalistes du Washington Post. Le FBI, dit-il, lui avait promis qu'il deviendrait millionnaire, qu'il pourrait s'établir en sécurité aux Etats-Unis avec sa famille. Il a reçu 100 000 dollars, ses traitants lui ont pris son passeport, sa famille est à Sanaa, et tout le Yémen sait qu'il est un donneur. Fait comme un rat, il a préféré mourir par le feu devant la Maison-Blanche. Les hommes de la sécurité ont éteint les flammes. Mais Mohammed Alanssi est en enfer.