Il y a d'abord le large sourire et les gestes attentionnés. Puis, rapidement, la silhouette apparemment fragile laisse apercevoir une volonté de fer. Au cœur de cette Chinoise de 55 ans se cache une certitude inébranlable: Mao a été responsable de la mort de 70 millions de personnes, et il faut mettre un terme à l'image romantique de l'ancien leader chinois.

Jung Chang a passé douze années de sa vie à écrire avec son mari, l'historien Jon Halliday, une énorme biographie du Grand Timonier. Le résultat, 971 pages en petits caractères – dans sa version anglaise –, a été publié il y a deux ans. Mao, L'histoire inconnue a révolutionné à jamais l'histoire officielle. Le livre détruit méthodiquement le mythe de Mao: non, le Grand Timonier ne s'intéressait pas au sort des paysans, malgré ses origines; oui, il est responsable de la famine du Grand Bond en avant; oui, il a multiplié les purges sanglantes contre ses adversaires. La liste est longue et détaillée.

Le succès de librairie est exceptionnel. Le livre a été traduit en trente langues et vendu à plus d'un million d'exemplaires, ce qui est impressionnant pour une œuvre aussi ardue. Jung Chang, qui reçoit dans sa vaste et splendide maison de Notting Hill, décorée de sculptures en bois venant de Chine et du reste de l'Asie, revient tout juste de Russie, où le livre vient d'être traduit. Elle part la semaine suivante en Grèce pour faire de même.

Mais le livre a provoqué un véritable tollé chez les sinologues et autres experts de la Chine. «Les faits qui se trouvent dans L'histoire inconnue sont à peu près aussi sûrs que ceux du Da Vinci Code», rage un professeur australien. «Quand nous avons donné une conférence à Park Avenue aux Etats-Unis, une manifestation était organisée à l'extérieur, et des gens distribuaient des prospectus pour dénoncer ce que nous allions dire, raconte Jung Chang. Les gens s'accrochent à leurs illusions.»

Choc culturel

Pourtant, l'auteure du livre parle d'expérience. Elle est née en 1952 en pleine Chine communiste et elle a même fait partie brièvement des gardes rouges à 14 ans, les quittant à cause de la violence qui y régnait.

En 1978, deux ans après la mort de Mao, Jung Chang sera l'une des très rares Chinoises à obtenir une bourse pour étudier en Angleterre. Le choc culturel est intense. «On nous avait dit de ne pas aller dans les pubs, qui étaient des lieux de mauvaise vie. J'ai fini par oser rentrer dans l'un d'entre eux. J'ai été déçue!»

Elle se marie finalement à un Anglais et décide de ne pas rentrer en Chine. Et quand sa mère vient la voir à la fin des années 1980, loin des pressions de la Chine communiste, elle ose lui raconter sa vie sous Mao. Cette expérience inspire un livre à Jung Chang, Les cygnes sauvages, qui raconte l'histoire de sa grand-mère, de sa mère et d'elle-même. Le succès est phénoménal, avec 12 millions d'exemplaires vendus.

«Ce livre nous a donné la sécurité financière pour nous consacrer à la biographie de Mao sans faire de concession sur le temps qu'on y passerait, explique-t-elle. Il nous a aussi ouvert des portes: nous avons pu interviewer d'anciens premiers ministres et des leaders communistes, qui nous ont reçus parce qu'ils avaient entendu parler du livre.»

«Un véritable jackpot»

Le début des recherches de Jung Chang et de Jon Halliday sur Mao coïncide avec l'ouverture politique de la Russie. Les archives soviétiques s'ouvrent alors aux historiens: «Un véritable jackpot!» «Nous avons été très chanceux. Nous avons fait la biographie d'une personne très renommée sur laquelle très peu de choses étaient connues. Dans notre livre, il y a des découvertes toutes les deux pages.»

Deux ans après la publication de L'histoire inconnue, Jung Chang pense-t-elle avoir réussi à changer la perception de Mao? «Oui, je le crois. Aujourd'hui, plus personne ne peut parler de lui sans faire référence à notre livre.» Comment explique-t-elle la réaction des universitaires contre son livre? «Je ne suis pas surprise. Une grande partie de ces gens se sont mis à étudier la Chine parce qu'ils étaient fascinés par Mao.» Surtout, elle estime qu'aucune des attaques dont le livre a été l'objet n'a vraiment atteint son but. «On a critiqué nos sources, mais personne n'a réussi à remettre en cause le contenu du livre.»

Interdit en Chine

En revanche, son vrai regret est l'interdiction de son livre en Chine. Mais des copies pirates se passent sous le manteau. «C'est fantastique, dit-elle en montrant deux copies de mauvaise qualité qu'elle s'est procurées. Beaucoup de lecteurs enthousiastes ont scanné mon livre et l'ont mis sur Internet.» Les autorités chinoises viennent cependant de mener un grand nettoyage de tous les sites qui parlaient de L'histoire inconnue.

«Ce qu'il y a de plus frustrant, c'est que le régime chinois perpétue le mythe de Mao. Aujourd'hui, je ne crois pas que ceux qui vivaient sous Mao veuillent revenir au temps où il dominait le pays. En revanche, la jeune génération chinoise a subi un lavage de cerveau. Elle ne parvient pas à croire aux atrocités qu'il a commises.»