«Étant croyant, je pense que je paierai cher dans l'au-delà, le fait de ne pas être un angelot, mais je ne paierai pas pour des faits de mafia ou pour Pecorelli.» En dépit de sa condamnation à 24 ans de réclusion pour avoir commandité en 1979 le meurtre du journaliste Mino Pecorelli, Giulio Andreotti n'a pas perdu son légendaire aplomb et son inoxydable sens de l'humour. Depuis dimanche soir, il multiplie ainsi les bons mots et les pirouettes allant par exemple jusqu'à déclarer: «J'ai reçu beaucoup de témoignages de solidarité. Au fond il vaut mieux qu'ils me soient adressés de mon vivant plutôt que ce soit ma famille qui les reçoive après ma mort.» Reste que le sénateur à vie est bien le seul à conserver dans les palais romains un semblant de sérénité. Le verdict de la Cour d'appel du tribunal de Pérouse qualifié de «surprenant» et de «déconcertant» par la plupart des commentateurs transalpins a provoqué en effet une véritable déflagration dans le monde politique. S'abstenant en règle générale de s'exprimer sur les sentences judiciaires, le chef de l'Etat, Carlo Azeglio Ciampi, a dès l'annonce du verdict dimanche soir publié un communiqué dans lequel il fait part de «son trouble profond».

Lui même aux prises avec la magistrature, Silvio Berlusconi a de son côté parlé de «justice folle» dénonçant un verdict politique prononcé par des juges qui chercheraient à «réécrire l'histoire italienne». La condamnation de Giulio Andreotti pour un homicide qu'il aurait commandité avec le boss de la mafia, Gaetano Badalamenti, condamné lui aussi à 24 ans de réclusion, sous-entend en effet que l'homme qui a été à sept reprises président du Conseil et trente-trois fois ministre serait un assassin lié à Cosa Nostra. «Quand il fut blanchi de l'accusation d'association mafieuse (dans un autre procès, ndlr), les juges palermitains restituèrent à Andreotti son honneur politique mais ils récusèrent de facto le théorème historico-politique selon lequel, à côté de l'histoire officielle de la première République italienne, il y en aurait une autre «souterraine», beaucoup plus sordide», a commenté hier l'éditorialiste du Corriere della Sera ajoutant «les magistrats de Pérouse viennent de renverser ce jugement».

La condamnation suscite d'autant plus d'étonnement qu'à Pérouse, Giulio Andreotti avait été, avec tous les autres prévenus, acquitté en première instance. Surtout, il est cette fois reconnu coupable d'avoir ordonné en compagnie de Badalamenti l'élimination du sulfureux directeur de la revue OP, Mino Pecorelli mais les exécutants matériels de l'homicide demeurent mystérieux. Coïnculpés, le sicaire de Cosa Nostra Michelangelo La Barbera ainsi que l'ex-terroriste d'extrême droite également à la tête d'une organisation criminelle romaine ont en effet été de nouveau acquittés par la Cour d'appel. «Peut-être cela fournira-t-il le point de départ à un roman policier auquel je pourrais éventuellement collaborer», s'est amusé Giulio Andreotti.

Dans la majorité de droite, l'indignation est quasi unanime, à l'exception du léguiste Umberto Bossi qui a déclaré: «Andreotti est un homme qui appartient au passé et à une période où la démocratie-chrétienne (DC) a œuvré à la ruine du pays.» L'opposition est en revanche divisée sur le dossier Andreotti. Rares sont ceux qui comme l'historien Nicola Tranfaglia se félicitent que les liens présumés du sénateur à vie avec la mafia aient été ainsi mis au jour. Mais alors qu'au centre gauche, on exprime sa solidarité au sénateur à vie, les démocrates de gauche (DS) préfèrent attendre de connaître les motivations de la sentence pour s'exprimer. Quoi qu'il en soit, le verdict a remis au premier plan la question de la réforme de la Justice et l'utilisation des repentis, dont le témoignage est à la base de la condamnation d'Andreotti. «Nous avons le devoir d'intervenir pour réformer la Justice», a expliqué mardi Piero Fassino, le secrétaire des DS. Age de 83 ans, Giulio Andreotti attend quant à lui le jugement définitif de la Cour de Cassation notant lundi matin: «J'ai une assez bonne santé et ce matin ma tension était normale ce qui n'était pas arrivé depuis un certain temps.»