royaume-Uni

Meurtre d’un soldat à Londres: du terrorisme?

Le gouvernement de David Cameron a dénoncé un acte «terroriste». Les deux assaillants étaient connus des services de sécurité. L’un d’eux fréquente un groupe islamiste radical

«Ce n’est pas un attentat terroriste, ça!» Grommelant, le jeune homme se penche en avant sur le billard où il passe le temps dans un pub poisseux de Woolwich. Kevin a 21 ans, et en expert de ce quartier populaire du sud-est de Londres, il ne comprend pas pourquoi le monde politique, sécuritaire et médiatique britannique s’excite autant autour du meurtre d’un militaire mercredi. «Des coups de couteau et des meurtres, il y en a régulièrement à Woolwich.»

Comme lui, une bonne partie des habitants du quartier s’interrogeait au lendemain de l’assassinat sauvage d’un soldat. A 14h20 mercredi, deux jeunes hommes noirs au volant d’une voiture bleue ont renversé volontairement un soldat sortant de la caserne de Woolwich. Criant «Allah akbar», ils se sont ensuite acharnés sur lui à coups de couteau et de hachoir, avant de traîner le corps au milieu de la route. Ensuite, ils ont tranquillement attendu la police, demandant aux passants de les prendre en photo et de les filmer.

Ingrid Loyau-Kennett, une passante, a apostrophé l’un des meurtriers. «Je lui ai demandé pourquoi il avait fait [ça]? […] Il a dit: «Je l’ai tué parce que [ce soldat] a tué des musulmans et j’en ai marre des gens qui tuent des musulmans en Afghanistan. Ils n’ont rien à faire là-bas», témoigne-t-elle au Daily Telegraph. Elle ajoute qu’elle était surprise du calme de l’assaillant. «Il n’était pas ivre ou sous l’effet de drogues. Il était juste en colère, mais en plein contrôle de ses décisions.»

Si les revendications sont clairement de nature islamiste, l’acte de barbarie ne relève-t-il pas plutôt du fait divers atroce de deux déséquilibrés? Pas pour le gouvernement britannique, qui a immédiatement traité l’affaire comme un «incident terroriste», pour reprendre les mots de David Cameron. Le premier ministre britannique, qui était mercredi en France, est rentré d’urgence à Londres. Jeudi, il a présidé une réunion de crise des forces de l’ordre, avant de se rendre sur place. «Nous avons connu ce genre d’attaque dans notre pays par le passé et jamais elle ne nous a fait flancher», a-t-il déclaré. La police a déployé 1200 hommes supplémentaires dans les rues de Londres.

Les premiers éléments de l’enquête tendent à renforcer la thèse de l’attaque terroriste. Les deux assaillants étaient connus des services de sécurité, selon la presse britannique. Tous les deux d’origine nigériane, mais à Londres de longue date, ils étaient sous surveillance, mais n’étaient pas considérés comme un danger immédiat.

L’un d’entre eux a été nommé par les médias britanniques comme étant Michael Adebolajo, 28 ans. Issu d’une famille chrétienne très pieuse, il se serait converti à l’islam en 2001, à la sortie du lycée. Ensuite, il aurait été proche d’Al-Muhajiroun, un groupe islamiste radical désormais interdit. Anjem Choudary, son leader, a déclaré au Times l’avoir reconnu. «Je le connaissais sous le nom de Mujahid. Il venait à nos réunions et à certains de mes prêches.» Il précise qu’il ne le décrirait cependant pas comme un membre de son groupe, seulement comme un sympathisant. Michael Adebolajo aurait aussi tenté à plusieurs reprises de se rendre à l’étranger pour rejoindre des groupes djihadistes, toujours selon la presse britannique.

Le deuxième assaillant n’a pas été nommé, mais il serait aussi d’origine nigériane. Les deux hommes n’auraient cependant pas été en relation avec le groupe djihadiste nigérian Boko Haram, mais plutôt avec les mouvances islamistes britanniques. Si leur profil colle effectivement à ceux de potentiels terroristes, le mode opératoire n’en reste pas moins troublant. L’attaque, aussi brutale soit-elle, n’a rien à voir avec les quatre bombes posées le 7 juillet 2005 dans le métro et un bus de Londres, qui avaient fait 52 morts.

«Cela peut paraître peu sophistiqué, mais il devient très difficile aujourd’hui de construire une bombe, parce que les forces de sécurité surveillent très étroitement tous ces groupes, explique Shiraz Maher, spécialiste des questions de radicalisation islamiste à l’Université Kings College. Cette attaque est très intéressante parce qu’elle montre qu’en choisissant bien sa cible, il est encore possible d’avoir un énorme impact. Cela peut indiquer un changement de tactique des groupes terroristes.»

Tous ces arguments ne convainquent pourtant pas Kevin et ses amis du pub. «D’habitude, quand il y a un meurtre dans le quartier, cela fait deux lignes dans la presse. Pas cette fois-ci, mais je ne sais pas pourquoi», s’agace Stephen Blowers, assis face à sa pinte.

U Deux autres personnes, un homme et une femme de 29 ans, ont été arrêtées hier pour complicité de meurtre dans l’affaire du soldat tué. (AFP)

«Cette attaque montre qu’en choisissant bien sa cible, il est encore possible d’avoir un énorme impact»

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