Europe

«Le meurtre du maire de Gdansk marque un tournant en Pologne»

L’émotion est intense après la mort de Pawel Adamowicz, grande figure libérale tuée par un ex-détenu, aux motivations encore obscures, lors de l’équivalent polonais du téléthon. Eléments d’analyse avec l’historien Paul Gradvohl

Des centaines de milliers de Polonais sont sortis dans la rue lundi soir à Varsovie, à Cracovie et surtout à Gdansk pour dénoncer la violence, après le meurtre du maire de la ville portuaire. Elu et réélu depuis vingt ans, le populaire et libéral Pawel Adamowicz a été poignardé dimanche soir lors de la collecte de fonds du Grand Orchestre de charité, la plus grande opération caritative privée du pays. Le meurtrier est un homme de 27 ans tout juste sorti de prison, supposément déséquilibré, qui a utilisé un badge réservé aux médias pour s’approcher de Pawel Adamowicz. Avant d’être arrêté, il a eu le temps de dire qu’il avait été mis en prison et «torturé» par la Plateforme civique, l’opposition actuelle.

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Pour Paul Gradvohl, spécialiste de l’Europe centrale contemporaine à l’Université de Lorraine et ex-directeur du Centre de civilisation française de l’Université de Varsovie, ce meurtre marque un tournant.

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Le Temps: Pawel Adamowicz était une figure en Pologne, au-delà d’être le maire de Gdansk…

Paul Gradvohl: C’était un symbole. Une de ses actions les plus récentes avait été d’ouvrir un centre d’accueil pour réfugiés et migrants, dans un pays où la politique officielle est de les refuser. C’était une forte personnalité qui défendait les minorités, y compris sexuelles; il a développé l’éducation à la lutte contre les discriminations dans les écoles de sa ville. C’était un grand soutien du Grand Orchestre, au profit des hôpitaux, une personnalité qui rayonnait.

Deux traces intellectuelles et architecturales qu’il laisse: il a aidé à construire le Centre européen de solidarité à Gdansk, musée, centre de recherche et d’activités sociales; et il a beaucoup contribué à la création du Musée de la Deuxième Guerre mondiale, avec une exposition permanente remarquable, que le pouvoir actuel cherche à détruire car, justement, il est consacré à la Deuxième Guerre mondiale et non pas à la grande guerre patriotique polonaise, qui est, à l’image de la grande guerre patriotique soviétique, le nouveau discours du pouvoir polonais. C’était une personnalité exceptionnelle.

Le quotidien « Gazeta Wyborcza» parle d’un «crime politique». Dans quelle mesure le contexte tendu peut-il rendre compte du passage à l’acte d’un homme déséquilibré?

Quelques jours avant ce meurtre, la télévision publique, qui a fait plus de 100 reportages contre Pawel Adamowicz, souvent très violents, a diffusé un petit film contre la collecte pour les hôpitaux, menée par des gens loin de tout bord politique, avec des petits personnages en pâte à modeler, donnant du Grand Orchestre l’image d’une œuvre de juifs cosmopolites au service d’une force obscure, qui détournaient les fonds qu’on leur donnait. Le film a vite été retiré mais qu’il ait pu être commandé, qu’il ait pu être diffusé, c’est inimaginable, c’était un appel à la haine d’une force incroyable.

Après la mort du maire, des membres du gouvernement, des députés du PiS (le parti au pouvoir) ont déclaré à la télévision nationale que les responsabilités étaient à chercher du côté des organisateurs du Grand Orchestre, qui n’ont pas assuré suffisamment la sécurité, voire du maire lui-même! Le meurtrier a crié sur scène que c’était une vengeance contre l’opposition. On a affaire à un meurtre comme pour Martin Luther King, commis sans doute par quelqu’un de fragile psychiquement, mais dans un tel contexte qu’on peut difficilement ne pas le qualifier de meurtre politique.

Comment l’Eglise, toujours très puissante et soutien du gouvernement, a-t-elle réagi?

Le président de la Conférence épiscopale lui-même a déclaré qu’une mauvaise politique pouvait mener à la guerre civile. Même au sein de l’Eglise, beaucoup s’inquiètent de cette ambiance. Avant même la mort de Pawel Adamowicz, on pouvait lire sur le site de l’épiscopat des appels à soutenir le Grand Orchestre, et il était écrit «malgré les attaques qu’il subit». Même l’Eglise sentait les tensions. La violence des attaques pose problème à des ecclésiastiques pourtant généralement partisans du pouvoir en place.

Des centaines de milliers de Polonais sont descendus dans la rue dire leur choc et leur chagrin, cette mobilisation peut-elle faire date?

La Pologne s’est beaucoup mobilisée depuis que le PiS est au pouvoir. Les femmes ont réussi à faire capoter trois tentatives de durcir la loi sur l’avortement, des juges ont été réinstallés après avoir été illégalement mis à la retraite. Ce qui est frappant ici, c’est la mobilisation des jeunes, et celle de la population de Gdansk. La Pologne démocrate est très, très loin d’être morte. Cet événement marque un tournant car la déshumanisation, la violence deviennent manifestement des lignes de partage de la société


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