Alors que les chaînes de télévision diffusent depuis dimanche, en direct et en continu, les obsèques des «martyrs du terrorisme» et que la colline stambouliote où sont mortes 44 personnes (dont 36 policiers) samedi soir porte déjà le nom de «Colline des martyrs», les autorités turques annoncent une riposte «sans pitié». Elle est à la fois militaire et politico-judiciaire.

Les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK), groupe considéré comme terroriste par la Turquie et par l’Union européenne, ont affirmé dimanche être responsables du double attentat-suicide perpétré près du stade de Besiktas. Moins de trois heures plus tard, l’aviation turque bombardait à 24 reprises des bases du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le nord de l’Irak, détruisant un quartier général de campagne ainsi que des abris et des positions armées. Ankara considère les TAK comme une émanation du PKK. Et voit dans cette dernière attaque la justification de sa politique à l’égard des séparatistes kurdes et de tous ceux qui leur sont liés, de près ou de loin. Une «guerre totale», offensive, sans reddition ni négociations.

Pour Ankara, Le PKK ou le parti pro-kurde HDP, c’est du pareil au même

Lundi, près de 200 membres du Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) ont été placés en garde à vue. Ces responsables politiques sont accusés d’appartenance au PKK ou de propagande pour son compte. Le coup de filet s’est étendu à 11 provinces du pays, autant dans l’Est et le Sud-Est que dans les grandes villes de l’Ouest, comme Istanbul et Ankara. En dépit de nombreux démentis et d’une période (2013-2015) où HDP et gouvernement ont travaillé ensemble à une résolution pacifique de la «question kurde», les autorités considèrent désormais cette formation parlementaire comme étroitement liée au PKK, qualifiant régulièrement ses membres de «terroristes».

Nouvelle «preuve» aux yeux d’Ankara: dimanche, le HDP a refusé de signer une déclaration condamnant le terrorisme, à la différence des trois autres partis siégeant au Parlement. Le HDP a publié un communiqué séparé, dénonçant un «massacre» sans employer le mot «terrorisme». Dix de ses députés, dont ses deux coprésidents, sont en prison depuis début novembre dans le cadre d’enquêtes liées au PKK. Le ton est rapidement monté dans l’hémicycle, lundi, entre élus du Parti de la justice et du développement (AKP, au pouvoir) et ceux du HDP. «Pourriez-vous répéter cette phrase: «Je condamne l’organisation terroriste PKK et ses soutiens»? Mais vous ne pouvez pas, vous ne l’avez jamais fait!» s’est emporté Recep Akdag, ministre de la Santé, s’adressant aux rangs HDP. «Je ne suis pas obligée de parler votre langage, a rétorqué la députée Filiz Kerestecioglu. Si les TAK sont responsables, je condamne avec haine et force.»

«Quels que soient les soutiens de cette attaque, à l’intérieur ou à l’extérieur, nous les ferons payer sans pitié», a martelé lundi Süleyman Soylu, ministre de l’Intérieur. Un discours ferme, qui vaut aussi pour les capitales occidentales, accusées d’abriter des centaines de «terroristes» recherchés par Ankara – notamment des figures du PKK et du mouvement de Fethullah Gülen, cerveau désigné du coup d’État manqué de la mi-juillet. «Nous savons que, hormis des déclarations de convenance, nous ne trouverons personne à nos côtés après cet attentat», avait dénoncé le chef de l’État, Recep Tayyip Erdogan, dans sa première déclaration samedi soir.

L’Europe fustigée pour son manque de fermeté vis-à-vis des «terroristes»

Le ministre de l’Intérieur lui a emboîté le pas, fustigeant «ceux qui veulent que nous changions nos lois antiterroristes en échange de l’adhésion à l’Union européenne ou de la levée des visas Schengen». Les Européens estiment en effet que la législation antiterroriste d’Ankara possède un champ d’action trop large, propice à toutes les restrictions de la liberté d’expression. Quant au ministre du Développement, Lütfi Elvan, il a vilipendé lundi le Parlement européen, «où le PKK se promène tranquillement. Ça suffit!»

Le message des autorités semble largement partagé dans une opinion publique fatiguée de ces attentats à répétition – une vingtaine dans le pays depuis le début de l’année. Le président du Parlement européen, Martin Schulz, qui a exprimé sa «solidarité avec les citoyens turcs»; le commissaire européen à l’Elargissement, Johannes Hahn, ou encore la chef de la diplomatie de l’UE, Federica Mogherini, qui ont eu des mots similaires sur leur compte Twitter, l’ont constaté à leurs dépens. Sur le réseau social, des centaines d’internautes turcs les attaquent depuis dimanche pour avoir omis le mot «terrorisme» dans leurs condamnations.


Qui sont les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK)?

Dans les heures suivant le double attentat, le Premier ministre turc Binali Yildirim l’avait attribué «sans aucun doute possible» au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), en guerre contre la Turquie depuis 1984. La revendication émise par les TAK (Faucons de la liberté du Kurdistan) ne change rien aux yeux d’Ankara, pour qui les deux groupes ne font qu’un. La règle vaut aussi pour le Parti de l’union démocratique (PYD), établi en Syrie.

L’origine des TAK reste contestée. Le groupe aurait été fondé au début des années 2000 par des dirigeants du PKK pour mener des attaques dans les centres urbains – attaques particulièrement impopulaires, puisqu’elles provoquent souvent des victimes civiles. Jugeant le PKK trop «faible» et trop «passif», les TAK se présentent comme un groupe indépendant, planifiant ses propres opérations. Le PKK n’a jamais assumé la responsabilité d’une action attribuée aux TAK.

Alors que les combats ont repris à l’été 2015, dans le Sud-Est de la Turquie, entre les forces de sécurité et les membres du PKK – faisant des centaines de morts des deux côtés –, les TAK ont intensifié leurs activités. En moins d’un an, ces derniers ont revendiqué une dizaine d’attentats meurtriers en Turquie, davantage que le nombre d’attaques recensées jusqu’alors depuis la création du groupe et son premier attentat connu, en 2005, dans la station balnéaire de Kusadasi. Parmi les plus récents, un attentat-suicide à la voiture piégée (12 morts dont 7 civils) sur la péninsule historique d’Istanbul en juin a visé un car de policiers, suivant le même mode opératoire que l’attentat de samedi dernier.

Les TAK se sont aussi attribué un attentat à la voiture piégée contre un convoi militaire à Ankara en février (29 morts dont 9 civils); puis un autre attentat sur une place de la capitale en mars, qui avait tué 36 piétons. Autant de lieux symboliques, qui confirment la stratégie des groupes armés kurdes d’exporter la guerre dans les métropoles de l’Ouest. (A. A.)


Les grandes manœuvres de Recep Tayyip Erdogan

Les ambitions impériales du président turc se heurtent à la volonté d’indépendance des Kurdes et à la résistance des Arabes chiites

«Paix dans la Patrie, paix dans le Monde.» Tel était l’un des adages favoris du fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal. Une formule qui disait son souci d’en finir avec l’interminable état de guerre qui avait miné l’Empire ottoman au tournant du XXe siècle et de donner à sa jeune République le temps de se consolider. Près de cent ans plus tard, à l’ère du président islamiste Recep Tayyip Erdogan, la stratégie a changé: Ankara est engagé sur trois fronts, dont deux extérieurs, en Syrie et en Irak.

Dotée de la 15e économie mondiale et forte d’une population de quelque 80 millions d’habitants, la Turquie se sent pousser depuis quelques années de nouvelles ambitions géopolitiques. Recep Tayyip Erdogan entend désormais l’imposer comme une puissance régionale, en utilisant son identité religieuse pour étendre son influence au sein des communautés arabes sunnites du Croissant fertile, des communautés particulièrement malmenées à la suite du 11-Septembre et de l’invasion américaine de l’Irak.

Nationalistes kurdes

Mais cette ambition, teintée de nostalgie de l’Empire ottoman, en a heurté une autre, également grandissante: celle des nationalistes kurdes. Privée d’Etat au lendemain de la Première Guerre mondiale, sortie jusqu’ici vaincue de tous ses soulèvements, cette mouvance disparate a été servie par les événements qui ont bouleversé le Moyen-Orient depuis une quinzaine d’années. L’invasion américaine de l’Irak lui a donné l’occasion de se doter d’une vaste région autonome au nord-est de la Mésopotamie. La guerre civile syrienne lui a permis de se tailler un long territoire aux abords de la frontière turque.

Les autorités d’Ankara ont toléré l’émancipation du Kurdistan d’Irak dans la mesure où elles ont pu établir de bonnes relations avec les maîtres des lieux. Mais elles n’ont pas supporté les importants gains territoriaux réalisés par les Kurdes de Syrie ces deux dernières années. Ce d’autant que les artisans de cette progression, les Unités de protection du peuple kurde (YPG), sont très proches du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en guerre ouverte ou larvée, selon les circonstances, avec Ankara.

Les événements se sont accélérés depuis un an et demi. En juillet 2015, suite à un attentat kamikaze contre des militants pro-kurdes, l’armée turque et le PKK ont repris les hostilités dans l’est de l’Anatolie. Depuis, leur affrontement a atteint une intensité sans précédent, avec le déplacement de la guérilla kurde des campagnes vers les villes et le bombardement de zones urbaines densément peuplées par l’armée turque.

Dans la foulée, Ankara a lancé cet été en Syrie une opération baptisée le «Bouclier de l’Euphrate», une intervention dirigée officiellement contre les djihadistes de l’Etat islamique mais plus orientée encore, dans les faits, contre les combattants kurdes des YPG. Ses forces, qui se sont rendues maîtres d’une large poche entre deux zones kurdes, ont pénétré samedi dans la ville d’Al-Bab, à 25 kilomètres à l’intérieur du territoire syrien. Ce qui les place à proximité immédiate de l’armée de Damas et de la ville d’Alep, où se poursuit une bataille majeure sur laquelle elles rêvent de peser.

Front irakien

La Turquie a parallèlement affiché cet automne sa volonté d’intervenir plus massivement sur le territoire irakien. Furieux d’être tenu à l’écart de l’offensive majeure engagée contre l’Etat islamique pour la reconquête de Mossoul, Recep Tayyip Erdogan s’est attaqué avec une violence et un mépris tout impérial au premier ministre irakien Haïder al-Abadi. «Tu n’es pas mon interlocuteur, tu n’es pas à mon niveau, a-t-il craché. Peu nous importe que tu cries […], nous continuerons à agir comme nous pensons devoir le faire.»

Pas question notamment de quitter la base de Bachika, proche de Mossoul, où l’armée turque entraîne depuis 2015 des combattants sunnites locaux et des combattants kurdes alliés. Et pas question de renoncer à exercer des représailles sur territoire irakien, comme l’a prouvé encore lundi le bombardement d’une base présumée du PKK dans la région du Zab. Recep Tayyip Erdogan s’est même permis de décrire la composition ethnique que Mossoul devra présenter à l’issue du conflit: des Arabes sunnites, des Turkmènes et des Kurdes mais pas d’Arabes chiites. (Etienne Dubuis)