Le combat des faibles contre les multinationales

Droits de l’homme Alejandra Ancheita a reçu le prestigieux Prix Martin Ennals à Genève

Elle défend avec courage les droitsdes communautés indigènes au Mexique

Quand ils ont vu débarquer les représentants de Renovalia avec leurs attachés-cases il y a quelques années, les habitants d’Union Hidalgo, dans l’Etat d’Oaxaca au sud du Mexique, ne se sont pas méfiés. La compagnie énergétique espagnole projetait d’installer sur leurs terres une grande ferme éolienne. La communauté indigène, leur promettait-on, en retirerait d’importants bénéfices et chacun pourrait continuer comme avant de cultiver son champ ou d’y faire pâturer ses bêtes. Il n’y avait qu’à signer au bas du contrat.

Ils l’ont tous fait, avant de réaliser qu’on les avait floués: ils avaient mal été informés sur l’ampleur du projet, sur ses répercussions sur l’environnement et la vie de tous les jours et surtout, ils se sont rendu compte qu’ils avaient perdu l’accès à leurs parcelles. C’est alors qu’Alejandra Ancheita est entrée en scène. «Nous nous sommes mis à travailler avec les gens d’Union Hidalgo. Nous les avons aidés à comprendre qu’ils avaient des droits et qu’en tant que communauté, ils étaient en mesure de choisir quel mode de développement ils souhaitaient. Puis nous avons plaidé leur cas devant les membres du Congrès.»

Un procès est dorénavant en cours, dont la jeune femme de 38 ans a bon espoir qu’il finisse par aboutir, l’an prochain, par une annulation de l’ensemble de ces contrats léonins. «Cela ferait jurisprudence au Mexique», pronostique Alejandra Ancheita. En 2005, après des études de droit à Mexico, elle a fondé ProDESC (Proyecto de Derechos Economicos, Sociales y Culturales), une ONG qui aide les communautés du Mexique à prendre leur destinée en main, en les informant de leurs droits et en les aidant à mettre en œuvre des stratégies de défense collective. Et en veillant à ce que les femmes, en particulier, trouvent leur place dans ces combats.

C’est ce qu’Alejandra Ancheita appelle «la défense intégrale», une approche qu’elle a développée en pionnière: «D’après mon analyse, les chances de succès en matière de droits de l’homme sont plus grandes si la stratégie embrasse tous les aspects, économique, sociaux et culturels. Et si au plaidoyer politique s’ajoutent du travail de terrain, des ateliers juridiques, une sensibilisation à l’égalité des sexes, etc...»

Son engagement lui a valu de recevoir mardi soir le Prix Martin Ennals, une distinction prestigieuse attribuée par dix des organisations actives dans la défense des droits de l’homme les plus en vue, en collaboration avec la Ville de Genève. Cette récompense, qu’elle a aussitôt partagée avec les 16 autres membres de son équipe, lui a été remise en mains propres par Zeid Ra’ad Zeid al-Hussein, le nouveau haut-commissaire aux Droits de l’homme.

L’affaire Renovalia n’est que l’un des dossiers instruits par ProDESC, qui a ferraillé avec d’autres multinationales ces dernières années aux prises avec des populations fragiles. L’organisation est parvenue à en obliger certaines à concéder des habitats décents, l’accès à la santé, à l’éducation et des salaires justes. «Au Mexique, il n’y a pas de soucis avec les lois. Elles sont bonnes. Le problème, c’est celui de l’accès à la justice, de la corruption et la trop grande impunité qui sévit dans les hautes sphères», dit-elle.

Le Prix Martin Ennals a aussi vocation à servir de protection aux défenseurs les plus exposés. Au Mexique, ces derniers, spécifiquement les femmes, sont agressés par les hommes de main de groupes d’intérêts qu’ils dérangent, quand ils ne paient pas de leur vie leur militantisme. Alejandra Ancheita, elle-même, ne compte plus les intimidations et les menaces de mort reçues sur son téléphone ou par ­e-mail ces deux dernières années. «Des vigiles surveillent notre bureau. Ma maison aussi», dit-elle. L’an dernier, ProDESC et elle ont été l’objet d’une campagne de diffamation dans la presse, qui l’a dépeinte en «avocate du diable». Elle soupçonne l’influence des lobbies d’affaires.

«Au début, dit-elle, je n’ai pas su que penser. J’ai fini par comprendre que le but était de créer un environnement qui justifierait toute violence à notre encontre.» Alejandra Ancheita décide alors de défendre sa respectabilité dans les médias; le Prix Martin Ennals tombe à pic pour soutenir sa contre-offensive. «Bien sûr, je pourrais choisir une autre vie. Mais j’aime ce que je fais, même si ce n’est pas facile.»

Regard concentré derrière ses lunettes rectangulaires, cette brune au sourire facile avoue être chaque jour assaillie par quelques instants de découragement. «C’est humain. Puis vous vous dites qu’il ne s’agit pas de vous et de votre travail, qu’il y a en d’autres et qu’on a besoin de nous. Oui, je suis convaincue que notre action contribue à faire la différence.» Elle n’est pas tombée par hasard dans le chaudron des droits de l’homme. Avant elle, ses parents ont bataillé pour la justice sociale. Son père, un avocat engagé, est mort dans des circonstances jamais élucidées. Ce jour-là, Alejandra Ancheita fêtait ses 8 ans.

Il n’y avait qu’à signer au bas du contrat.

Ils l’ont tous fait, avant de réaliserqu’on les avait floués