Amérique latine

Au Mexique, la disparition de jeunes réveille un traumatisme à répétition

Dans l’Etat de Veracruz, cinq personnes restent introuvables depuis le 11 janvier, après avoir été enlevées par des policiers qui les auraient livrées à une bande criminelle. L’indignation gronde

L’histoire a un goût de déjà-vu. Des jeunes disparaissent aux mains de la police, qui les aurait livrés à une organisation criminelle. Mais leurs familles restent sans nouvelles et l’enquête piétine. Dans ce cas-ci, il ne s’agit pas des 43 étudiants séquestrés dans l’Etat du Guerrero (sud) en septembre 2014 par la police de la ville d’Iguala en complicité avec un cartel local, mais de Susana, Bernardo, José, Mario Arturo et José Alfredo, qui rentraient chez eux après un week-end de fête dans le port de Veracruz, sur le golfe du Mexique.

Ces cinq jeunes, âgés de 16 à 28 ans, ont disparu le 11 janvier dernier. Seul le véhicule dans lequel ils voyageaient a été trouvé. Leurs familles vivent désormais dans les bureaux du procureur de Tierra Blanca, où elles se sont installées dans le but de faire pression sur les autorités. Or, celles-ci sont pointées du doigt. Sept agents de la police de l’Etat de Veracruz sont sous les verrous, accusés d’avoir participé à l’enlèvement. Comme dans l’affaire d’Iguala, les caméras de surveillance de la petite ville de Tierra Blanca ont capté le moment où les jeunes étaient emmenés par les policiers à bord d’un véhicule de patrouille.

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L'implication de la police dénoncée

Les cinq jeunes, des étudiants et travailleurs originaires de la petite ville de Playa Vicente, s’étaient rendus le samedi 9 janvier dans le port de Veracruz, à trois heures de route, pour fêter l’anniversaire de l’un d’entre eux, Mario Arturo. Sur le chemin du retour, le lundi sur le coup de 11 heures, leur voiture est interceptée par la police. Un ami de l’un des jeunes est témoin de la scène et il s’approche du groupe pour s’enquérir des motifs de l’intervention. Le jeune qu’il connaît le rassure et lui dit qu’il s’agit d’un «contrôle de routine». Mais lorsque ce témoin tente de le contacter quelques instants plus tard par téléphone, personne ne répond. L’image du groupe des cinq à bord du pick-up de la police, suivi par leur automobile conduite par un policier, est captée par les caméras de surveillance de Tierra Blanca.

Rapidement alertés par l’ami de l’étrange scène dont il avait été témoin, les parents des cinq jeunes dénoncent leur disparition et l’implication de la police auprès des autorités locales. Deux jours plus tard, face à l’évidence criante des images, 33 membres de la police de l’Etat de Veracruz sont interrogés par les autorités judiciaires régionales. Sept d’entre eux sont finalement envoyés en prison. Les détenus se refusent à parler, assurant que la vie de leurs familles est en danger.

Dix jours plus tard, le chef présumé du cartel Jalisco Nouvelle Génération, l’organisation criminelle qui domine la région, et deux de ses hommes, sont capturés lors d’une opération policière. Les autorités assurent qu’ils seraient les responsables ultimes de la disparition des jeunes qui auraient pu, selon certaines hypothèses, être témoins d’agissements criminels. Ces arrestations n’aident pas à diluer la propre responsabilité des autorités dans la disparition. Les organisations civiles reprochent au gouverneur Javier Duarte de ne pas avoir purgé ses forces de police des éléments corrompus, qui représentent, selon les examens pratiqués, 34% des effectifs. Le gouverneur est accusé de minimiser la gravité des faits, déclarant quelques jours après la disparition des cinq que tous les problèmes sécuritaires étaient correctement résolus et qu’il n’y avait «qu’une seule affaire qui a mal tourné», celle de Tierra Blanca.

Des milliers de disparitions dans l'état de Veracruz

La découverte d’une vingtaine de corps – près de cinquante selon certains journalistes de Veracruz – dans différentes fosses clandestines, suite aux recherches menées pour retrouver les cinq jeunes, démentent les affirmations du gouverneur quant au caractère exceptionnel de ce drame. «Cette affaire exhibe ce que le gouvernement de Veracruz veut occulter: des milliers de personnes ont disparu», expliquent au Temps Roy López et Juan David Castilla, deux journalistes locaux. Ils dénoncent la situation d’insécurité dans cet Etat, où 15 journalistes ont été assassinés ces cinq dernières années pour avoir informé sur les cartels et la corruption. «L’Etat de Veracruz est dominé par la peur: des journalistes ont peur, mais des citoyens aussi, qui craignent de disparaître lorsqu’ils sortent dans la rue», déplorent les deux reporters.

Les visages des cinq jeunes, dont les portraits sont diffusés partout dans l’Etat de Veracruz et à travers le pays, sont devenus les symboles, les derniers en date, du drame des disparitions au Mexique. «Aidez-nous à les retrouver», supplient les parents, dans une vidéo diffusée sur Internet.

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