Mexique

Au Mexique, la guerre sans fin de l’armée contre les cartels

Le parlement débat d’une loi controversée pour enrayer l’insécurité. La société civile dénonce un projet de militarisation du pays

En décembre 2006, le président mexicain, Felipe Calderon, lançait une opération militaire dans les régions les plus violentes du pays pour affronter le narcotrafic. La mission de l’armée devait être temporaire: rétablir la sécurité, le temps de refonder une police en manque d’effectifs et d’entraînement pour lutter contre le crime organisé. Aujourd’hui, onze ans plus tard, son successeur, Enrique Peña Nieto, soutient une loi qui régularise les conditions d’un recours indéfini aux forces armées pour assumer des tâches policières, au grand dam des organisations civiles, qui dénoncent la «militarisation» du pays.

La loi de sécurité intérieure a été approuvée par une majorité de députés le 30 novembre et devrait recevoir prochainement l’approbation des sénateurs. Or, à chaque fin d’année, le Mexique se prête au même rituel: consacrer l’année écoulée comme la plus violente depuis longtemps. 2017 ne faillit pas à la règle. Le gouvernement a reconnu une hausse des homicides. La violence liée au crime organisé et au combat contre les cartels serait la cause de plus de 170 000 morts et 30 000 disparitions depuis 2006.

Violations des droits humains

«La violence est devenue notre pain quotidien», énonce une vidéo lancée par des artistes, universitaires et organisations de défense des droits humains qui s’opposent à la loi. Le bilan du déploiement de 50 000 militaires à travers le pays est sombre. Arrestations arbitraires, tortures, exécutions extrajudiciaires, disparitions: comme le montrent toutes les études – même officielles – consacrées au sujet, les violations des droits humains à l’encontre de la population se sont multipliées dans les régions où l’armée se substitue pratiquement à la police.

L’impunité dont ces crimes sont entourés inquiète tout un secteur de la société, qui pointe le risque de voir les militaires échapper au contrôle des autorités civiles. Entre-temps, la réforme de la police, promise de longue date, reste inaboutie. «C’est une prophétie auto-accomplie, estime Gabriela Capo, directrice de l’Institut pour la sécurité et la démocratie, une organisation civile. Certes, les forces civiles doivent être renforcées, mais le gouvernement nous dit que la police est incapable d’assurer la sécurité et que l’armée doit la remplacer. Et, entre-temps, l’Etat s’abstient de renforcer la police. On tourne en rond.»

Epidémie d’overdoses aux Etats-Unis

Les experts et les membres d’ONG réunis au sein du collectif Seguridad sin guerra («Sécurité sans guerre») questionnent la poursuite d’une stratégie vouée à l’échec. «Les Mexicains ont peur. Néanmoins, nous ne pouvons pas permettre cette tromperie. On continue de nous offrir comme seule solution celle qui n’a pas donné de résultats, ni dans la lutte contre la violence, ni dans le combat contre le narcotrafic», affirme Gabriela Capo.

En effet. Le dernier rapport de l’agence anti-drogue américaine, la DEA, divulgué fin octobre, affirme la domination sans partage des cartels mexicains sur le marché de la drogue, et en particulier la production d’héroïne et de d’opiacés synthétiques, responsables d’une épidémie d’overdoses aux Etats-Unis, ainsi que leur contrôle du trafic de la cocaïne sud-américaine. «Aucun autre groupe n’est en mesure de les concurrencer», affirme la DEA au sujet des cartels mexicains.

Pour les experts, c’est une preuve supplémentaire de l’échec de la stratégie militaire. «Cette stratégie ne prend pas en compte le problème sous l’angle de la santé publique et de la demande de drogues, juge Guadalupe Correa Cabrera, chercheuse à l’Université du Texas et spécialiste du crime organisé. La guerre est un projet importé des Etats-Unis et pour les Etats-Unis, où sont les consommateurs. Or, tant qu’il y aura une demande, la drogue continuera d’affluer car cette frontière ne peut pas l’arrêter.»

«Nous avons besoin des militaires»

Le projet de loi souligne «le rôle important joué par les forces armées dans le maintien de l’ordre public et la contention du crime organisé». «Nous ne sommes pas formés pour pourchasser des criminels, s’est expliqué en décembre 2016 le ministre mexicain de la Défense, le général Salvador Cienfuegos. Nous effectuons des tâches qui ne nous incombent pas, parce qu’il n’y a personne d’autre pour s’en charger.»

La voix du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid Ra'ad Zeid al-Hussein, s’est unie au concert de critiques: qualifiant le projet d’«inquiétant», il a exhorté les sénateurs à le rejeter. Une partie de la population est cependant convaincue de la nécessité de recourir à la puissance militaire pour affronter la violence débridée des cartels. Ces derniers jours, des gouverneurs provenant des Etats les plus touchés par le crime organisé sont venus soutenir le projet de loi au Sénat. Leur leitmotiv: «Nous avons besoin des militaires.» Le Mexique élira un nouveau président en 2018. Cette guerre à l’issue incertaine sera l’un des principaux enjeux de la campagne.

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