Grande interview

Michael Moeller: «Ici à Genève, on vit dans une carte postale, mais je ne m’en plains surtout pas»

Très fortes pressions budgétaires, moyens limités. Le directeur général de l’Office des Nations unies à Genève Michael Moeller continue de s’activer à dégager une image plus réelle de l’ONU. Il fustige aussi la manière dont les salaires de ses fonctionnaires sont rabotés

«Depuis qu’il occupe le poste de directeur général de l’Office des Nations unies à Genève, Michael Moeller a largement fait sa place dans la psyché des Genevois. Le Danois de 64 ans a changé le narratif de la Genève internationale, s’évertuant à rapprocher l’ONU des Genevois. Il a changé la perception de l’ONU, insufflant une nouvelle dynamique. Dans la Cité de Calvin, il a ses inconditionnels. Mais il a aussi ses critiques, dont quelques journalistes du Palais des Nations qui estiment qu’il a trop verrouillé la communication.

Le Temps: Vous êtes à la tête de l’ONU Genève depuis 2013. L’organisation traverse pourtant une passe difficile. A New York, le climat est jugé délétère. L’administration de Donald Trump souhaite réduire d’un milliard de dollars le budget des opérations de maintien de la paix. Le Japon et l’Union européenne sont aussi disposés à opérer des coupes budgétaires sévères.

Michael Moeller: Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter à la crise économique de 2008 qui continue de produire ses effets. Ce n’est pas la première fois que cela nous arrive. De telles crises sont cycliques. Mais c’est un fait: les Etats membres cherchent à procéder à des coupes budgétaires à tour de bras. Le système onusien est sous pression. Les Nations unies souffrent d’une réduction de leur budget régulier. Les Etats membres lient de plus en plus leurs contributions à des projets précis. Cette manière de faire complique la marge de manœuvre de l’ONU qui, bien que sous-financée, doit au quotidien continuer à mettre en œuvre de nombreux programmes. Cette tendance se renforce et ça m’inquiète. Dans le cadre de l’ONU, les Etats membres ont tendance à prendre des décisions budgétaires qui reposent sur des considérations financières étroites. Ce faisant, ils omettent d’effectuer une analyse coûts-bénéfices plus large qui leur permettrait de saisir toute la portée de l’aide que l’organisation apporte aux gens qui en ont besoin.

– Un exemple de problème budgétaire?

– Le budget alloué aux questions humanitaires s’élève à quelque 23 milliards de dollars. Il n’est financé en moyenne qu’à hauteur de 50%. Cela ne peut pas continuer ainsi.

– Ces difficultés de financement révèlent-elles un autre problème de fond?

– Je constate une évaporation troublante de la solidarité internationale. Or il faut être réaliste. Les Etats ne pourront pas relever individuellement les sérieux défis que sont le changement climatique, les migrations, la démographie, l’accès aux ressources, la santé. Depuis plusieurs années, on constate aussi un recul du droit international. Tout le monde est enclin à faire n’importe quoi. Ce n’est plus possible. Ce n’est pas nécessairement une attaque directe contre l’ONU, mais c’est symptomatique de la manière très fragmentée dont on tend à gérer les affaires de la planète. L’Etat de droit est de moins en moins respecté. Mais agir en vertu d’intérêts purement nationaux risque de nous mener au chaos dans un monde de plus en plus interconnecté.

– Comment la Genève internationale appréhende-t-elle cette phase difficile? Depuis la visite du président Xi Jinping en janvier, vous semblez avoir bon espoir de voir les Chinois contribuer davantage au système onusien.

– J’ai écouté attentivement le discours de Xi Jinping, qui s’est présenté comme le héraut du multilatéralisme, de l’ONU et du libre-échange. Difficile de dire à ce stade où cela va nous mener. Mais il est évident que les Chinois sont en train de mettre en œuvre leur nouvelle politique. Cela arrive dans un contexte historique déjà très flou, une période de transition où les plaques tectoniques géopolitiques et géostratégiques bougent. D’autres acteurs entrent en jeu et souhaitent participer à la prise de décisions. On va sans doute voir de nouvelles alliances, de nouveaux partenariats, par exemple entre la Chine et l’Union européenne, voire entre l’UE et l’Amérique latine. C’est peut-être l’émergence d’un début de solidarité internationale nouvelle. En ce sens, l’apport de la Chine sera important.

– L’ONU reste-t-elle nécessaire?

– Nombreux sont ceux qui pensent que la planète a besoin de l’ONU. Peut-être pas celle d’aujourd’hui, mais une ONU réformée qui soit à même de relever les défis de demain. Alors que les Etats membres ont montré une incapacité à se réformer, il est agaçant d’observer que ce sont ces mêmes Etats qui affirment que l’ONU est rétive à toute réforme. Plusieurs secrétaires généraux ont proposé divers projets de réforme du Conseil de sécurité. Après vingt-cinq ans de palabres, on en est toujours au même endroit. On n’a pas avancé.

– Quelles sont les autres réformes indispensables?

– Cela fait des décennies que l’on parle de prévention, mais on ne fait pas grand-chose. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a fait de la prévention une priorité. Il veut restructurer le système et créer des partenariats stratégiques avec les Etats membres, la société civile et les milieux économiques. On sait où sont les problèmes et quelles sont les solutions. Mais il y a un manque de volonté politique et des structures inadaptées pour agir. La réforme permettra d’y remédier. Il reste que nous sommes toujours confrontés au même problème: en vertu de leurs systèmes politiques, les Etats membres tendent à prendre des décisions à court terme. Or, l’ONU a besoin de prendre des décisions qui auront un impact dans, disons, quinze ans. C’est ainsi qu’elle peut améliorer son expertise, son savoir-faire et sa neutralité.

– Le blocage de la réforme du Conseil de sécurité est-il durable?

– Il faut qu’on réalise qu’on n’est plus dans la situation géopolitique d’il y a septante ans. Aujourd’hui, certains membres permanents disposant du droit de veto n’ont plus la même place sur la scène internationale qu’au moment de la création de l’ONU. D’autres Etats ont pris du poids et ont un souhait légitime de faire partie de la prise de décision. Ce qu’on requiert aujourd’hui est contre-intuitif: dans un système qui est déjà sur la défensive, on demande à des Etats de lâcher du pouvoir. Pour réformer le Conseil et le rendre plus représentatif, plus efficace, il faut que ce dernier aborde la question de la sécurité sous tous ses angles, politiques bien sûr, mais aussi économiques, sociaux et culturels. Or, il n’est pas vraiment encore équipé pour le faire.

– Le retrait momentané et partiel des Etats-Unis, premiers contributeurs de l’ONU, est-il dramatique?

– Il n’est pas idéal, mais il n’est pas dramatique. Les Etats-Unis demeurent la plus grande puissance militaire et économique. Ce serait bien entendu fâcheux s’ils se retiraient complètement. La dernière fois qu’ils l’ont fait, on a constaté le résultat. Ce n’était pas beau à voir. J’espère qu’on pourra rectifier le tir. On ne peut toutefois pas se retirer du monde. Le climat en est un bon exemple. Le gouvernement américain a décidé de cesser de coopérer sur le climat. C’est un geste symbolique, mais qui ne convainc pas les Américains eux-mêmes.

– Et la Genève internationale dans tout ça?

– Au vu des valeurs qu’elle porte, elle dispose d’un atout central: un écosystème riche dont l’impact sur les affaires du monde est considérable. Je suis assez confiant. Cet avantage va demeurer et va peut-être même se renforcer.

– Il y a une semaine, le Palais des Nations a connu un arrêt de travail des fonctionnaires qui protestent contre des coupes salariales de 7,7%…

– La manière dont ont été décidées les réductions de salaires et surtout leur ampleur sont regrettables. C’est même un peu bizarre dans une organisation qui se vante des bonnes pratiques en matière d’emploi par la voix de nos collègues du Bureau international du travail. Ces coupes seront un coup dur, l’équivalent d’un salaire mensuel sur un an. Et il n’y a pas que la réduction salariale de 7,7%. D’autres mesures prises il y a quelques mois affectent aussi l’enveloppe salariale globale des fonctionnaires. Pour les collaborateurs qui ont conclu un contrat ici à Genève, le fait qu’on le modifie de façon unilatérale est choquant. Les calculs justifiant ces baisses sont contestés, et pas seulement à Genève. Nous sommes toujours en pleine discussion. La question sera sans doute tranchée dans quelques semaines.

– Après trois ans et demi à la tête de l’ONU Genève, votre sentiment?

– Cela fait trente-huit ans que je travaille pour l’ONU. J’ai commencé à Genève le 14 mars 1979 au Haut-Commissariat pour les réfugiés qui avait son siège dans l’actuel bâtiment de l’OMC, le long du lac. Au sein de l’organisation, j’ai eu un parcours intéressant et des expériences très diverses dans les domaines humanitaire, social, économique, politique, droits de l’homme. En entamant ma fonction de directeur général, j’ai pu rapidement constater que toutes ces expériences me sont très utiles, qu’elles me donnent une vision plus globale de ce qu’il importe d’entreprendre. C’est un motif de grande satisfaction.

– Ici à Genève, on vous identifie particulièrement aux mesures que vous avez prises pour changer le «narratif» des Nations unies, pour changer son image et mieux en expliquer la finalité…

– Quand je suis arrivé à Genève en 2013, on m’a d’abord demandé de boucher un trou pendant trois mois. Je connaissais bien l’endroit. C’était la quatrième fois que je venais y vivre. J’avais été le conseiller politique d’un de mes prédécesseurs, je connaissais nombre de collaborateurs. En trois mois, j’ai fait un état des lieux et ai pu voir ce qu’il fallait changer. Sans trop demander la permission, je suis allé de l’avant. L’un des grands fléaux menaçant le bureaucrate, c’est d’agir trop souvent en fonction de ce que les autres vont penser de son action. Ce mode de fonctionnement m’est totalement étranger. Là où mes trente-huit ans d’expérience onusienne m’ont beaucoup servi, c’est dans le fait que je sais exactement où sont les boutons et dans quelle séquence je suis censé les activer. Cela m’a donné une liberté d’action que d’autres n’ont peut-être pas eue. Mais j’ai obtenu des résultats et les commentaires sont positifs. Le narratif a changé malgré le peu de ressources dont on disposait.

– A Genève, un organe n’a pas changé: la Conférence du désarmement…

– Je n’ai pas réussi à changer la manière dont mes collègues diplomates travaillent sur les questions de désarmement. Cela fait vingt-et-un ans que la conférence ne fait plus rien, qu’elle est bloquée. C’est une frustration de grande ampleur.

– Votre regard sur votre ville d’adoption, Genève?

– J’ai beaucoup d’amis ici. C’est une ville que j’aime et qui marche bien. Les choses y sont parfois un peu trop parfaites. Comme si on habitait dans une carte postale. Mais je ne me plains surtout pas de ça.

– Avez-vous des lieux de prédilection que vous fréquentez régulièrement?

– Je vais souvent en montagne pour marcher le week-end. J’ai de très bons amis à Champéry, en Valais. Je vais aussi sur le Salève et dans le Jura. La première fois que j’étais à Genève, j’étais beaucoup plus jeune. J’aimais aller danser au Moulin à danse (MAD). Je m’y suis bien amusé…

– Quels ont été les moments forts de votre carrière?

- A l’âge de 30 ans, j’ai été envoyé à Téhéran durant la guerre Iran-Irak. Le secrétaire général de l’ONU, Javier Perez de Cuellar, avait réussi à imposer une médiation aux deux parties au conflit. J’officiais en qualité d’observateur pour voir si les conventions de Genève étaient respectées. J’ai vécu des moments difficiles. Le CICR venait d’être expulsé du pays. Des Scuds tombaient tous les soirs. Des visites de prisonniers de guerre m’ont beaucoup marqué et ont complètement changé mes priorités personnelles. En Haïti aussi, je me suis interposé entre des habitants et des agents du gouvernement qui leur voulaient du mal. Cela a fait pas mal de bruit, mais cet épisode a légitimé la fraîche présence de l’ONU sur l’île.

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