Portrait 

Michaëlle Jean, la migrante fait la force

Alors que se déroule ce lundi la Journée internationale de la Francophonie organisée par l'OIF, rencontre avec sa secrétaire générale, la Canadienne Michaëlle Jean qui porte son passé d'exilée haïtienne en bandoulière

La francophonie est un terreau fertile pour formules alléchantes. Alors que l’heure du déjeuner approche, et que Paris s’enflamme d’une timide éclaircie, Michaëlle Jean déroule ses phrases ciselées sur les «entrepreneurs-incubateurs» qui mènent, en Afrique, de «super-aventures technologiques et numériques» dans la langue de Molière.

L’ancienne journaliste sait le poids des images. Les formules tombent à pic, dopées par ce subtil mélange de charme et d’énergie, moteur politico-diplomatique incomparable. Seule femme à figurer sur les photos de famille de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) qu’elle dirige depuis novembre 2014, voici Michaëlle Jean en train de rêver devant nous de la future odyssée francophone de «L’Hermione», le navire restauré de La Fayette. «Une centaine de jeunes partiront à bord pour traverser la Méditerranée. Quel plus beau symbole?» interroge celle qui, comme gouverneure générale du Canada, connut en 2002 le plaisir de voir la reine Elisabeth faire la cuisine à ses côtés dans la très royale résidence écossaise de Balmoral.

Transgresser juste ce qu’il faut pour faire la différence.

Julie Tilman, collaboratrice

Le FIFDH, qu’elle inaugurait à Genève il y a quelques jours, paraît à des années-lumière. Sa francophonie semble plus économique qu’humanitaire ou droit-de-l’hommiste: «Sa force est de bousculer l’ordre établi, nuance Julie Tilman, une de ses collaboratrices. Au Burkina Faso, au début mars, elle n’a pas hésité à amener avec elle, pour rencontrer le chef du patronat, le jeune patron d’une start-up dont la technologie peut révolutionner l’état civil, en facilitant le recueil de données. Elle transgresse juste ce qu’il faut pour faire la différence.»

Visage de la Francophonie

Rencontrer Michaëlle Jean à Paris, dans l'immeuble bourgeois de l’avenue Bosquet où l’organisation a ses quartiers, oblige à écouter. A bientôt 60 ans, l’intéressée a fait de son enthousiasme l’arme fatale pour convaincre ses interlocuteurs. Retour sur images: en novembre 2014, au sommet de Dakar, les caciques africains pressent François Hollande. Le président français, sensible à l’offensive du Canada pour décrocher la tête de l’OIF, prête néanmoins l’oreille à ceux qui craignent que l’anglophone (et italophone) Michaëlle Jean ne «mondialise trop la francophonie». L’intéressée sourit, met les jeunes de son côté, reçoit à dîner les femmes des chefs d’Etat ou de gouvernement. La convivialité créole, pas très éloignée de l’hospitalité locale, lui permet de tisser des liens que ses opposants s’efforcent de défaire dans l’ombre. En vain. «Son programme, c’était elle. La francophonie avait besoin d’un visage nous expliquait au lendemain de son élection l’ancien ministre des Affaires étrangères sénégalais, Cheikh Tidiane Gadio. La francophonie avait besoin d’un visage. On pouvait difficilement faire mieux.»

Le militantisme incarné

Les droits humains ne sont pas son terrain naturel. Au fil de sa carrière journalistique, puis gouvernementale, Michaëlle Jean a joué le consensus plus que la dissidence. Avec justesse. «Quand vous êtes arrivée au Canada à 10 ans, en provenance d’un des pays les plus pauvres du monde, suivant votre père bouté hors du pays par une dictature aussi démente que celle de Duvallier, vous n’avez pas besoin de militer. Vous êtes le militantisme», confirme un de ses anciens collègues de Radio-Canada. Sauf que la réalité n’est pas si lisse. Lorsqu’elle en parle, Michaëlle Jean délaisse enfin ses formules trop faciles. Migrante elle fut. Migrante elle restera: «On ne peut pas séparer les exilés les uns des autres. L’idée selon laquelle seuls les diplômés apportent quelque chose aux pays d’accueil est fausse. J’ai vu des miracles. La francophonie, sans solidarité, n’a pas beaucoup d’avenir.»

On ne peut pas séparer les exilés les uns des autres.

Michaëlle Jean

On poursuit sur cette piste. On évoque les victimes des dictatures qui, parmi les 53 pays membres de plein droit de l’OIF, restent tout de même assez nombreuses. Pour l’inauguration du FIFDH, Michaëlle Jean a envoyé un message vidéo. Son absence était due aux funérailles de l’ancien président haïtien René Préval. Dans les deux cas, une présence de témoignage: «J’aurais aimé parler du colonialisme, poursuit-elle. Nous avons, à Haïti, une valeur de souffrance en partage avec les pays colonisés du monde entier. Vous imaginez qu’au début du XIXe siècle, le révolutionnaire sud-américain Simon Bolivar était financé par notre minuscule et si vulnérable république haïtienne?» Ouf. La secrétaire générale de la Francophonie a finalement abandonné devant nous sa posture de super-vendeuse de la géopolitique 2.0 de la langue de Molière. Elle cause, s’emporte, nous prend à témoin. En plaçant habilement, entre deux réflexions, son prometteur partenariat économique tout juste signé entre l’OIF et le Medef, le patronat français.

La migrante Michaëlle Jean apprivoise la lumière pour mieux gérer sa douloureuse part d’ombre. «Elle a souffert et souffre réellement de voir le spectacle des esquifs remplis de jeunes en Méditerranée. On le sentait quand elle en parlait», explique, à Genève, un ancien conseiller d’Antonio Guterres au Haut-Commissariat aux réfugiés. Guterres. Un homme «sage, bon» dans lequel elle croit maintenant qu’il dirige l’ONU, pourtant initialement promise à une femme. La patronne de la Francophonie ménage les Nations unies, si souvent critiquées. A bon entendeur…


Profil

1957 Septembre. Naissance à Haïti

1968 Exil en famille au Canada

1984 Enseignante en études européennes à l'Université de Montréal. Spécialiste de l'Italie

1988 Présentatrice à Radio-Télévision Canada

2005 Nommée par la reine Elisabeth au poste de gouverneur général du Canada

2010 Envoyée spéciale de l'Unesco pour Haïti

2014 Succède à Abdou Diouf comme secrétaire générale de l'Organisation internationale de la francophonie

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