Europe

Michel Barnier, l’épuisé du Brexit

Négociateur européen unique avec le Royaume-Uni depuis juillet 2016, le Savoyard ne cache désormais plus son amertume. Tandis qu’à Bruxelles les critiques montent sur son manque de «vision» pour l’avenir des relations avec Londres

Pour qui connaît la courtoisie de Michel Barnier, sa décision se rapprochait presque d’un bras d’honneur diplomatique. Lorsque dimanche 10 mars, l’entourage de Theresa May lui fait savoir que la première ministre britannique se rendra le lendemain à Strasbourg pour une ultime rencontre avec le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, et propose une rencontre préparatoire à Bruxelles, le négociateur communautaire refuse.

Pas question de modifier son agenda… sportif et dublinois. Sa place pour le match de rugby France-Irlande (14-26) est réservée de longue date. Plutôt l’Aviva Stadium de Dublin qu’un nouvel échange avec l’équipe du 10 Downing Street: «Il n’en peut plus et maintenant, il le dit. Michel est un homme de parole. Les Britanniques se sont joués de lui. Il se sent piégé», résume un ancien ministre français qui siégea à ses côtés au gouvernement, sous la présidence de Jacques Chirac.

Lorsque l’ancien premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker le désigne, en juillet 2016, pour essayer de recoller les morceaux avec le Royaume-Uni, après la victoire du Brexit par 51,9% des voix au référendum du 23 juin, Michel Barnier présente le double avantage du skieur et du coureur de fond. Il sait prendre les virages serrés, et saura tenir la route pendant les longues négociations qui se profilent.

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La tragicomédie de Westminster

Trois ans plus tard, la tragicomédie du parlement de Westminster a balayé ces deux talents. Le britannique Jonathan Faull, qui fut l’un de ses principaux subordonnés à la Commission durant son mandat de commissaire au Marché intérieur et aux services (2010-2014), l’avait bien résumé en 2016, lors d’une rencontre de la plateforme bruxelloise Friends of Europe: «Michel, même s’il parlait alors mal anglais, n’a pas eu de peine à comprendre les banquiers de la City car ces gens aiment les règles. Ils en produisent, ils les contournent, mais ils les aiment. Les députés conservateurs britanniques pro-Brexit sont tout le contraire. Ils veulent faire exploser les règles. Ils ne construisent pas. Ils démolissent.»

Le résultat a pris du temps pour se matérialiser. Pour le seconder, l’ancien ministre français – qui briguait au départ le poste de président de la Commission face à Jean-Claude Juncker – choisit deux femmes: la Belge Sabine Weyand (négociatrice adjointe) et l’Allemande Nina Obermaier (conseillère). Problème: aucun des trois n’a d’oreilles à Westminster. Le fait que Theresa May commette une erreur majeure en boudant au départ la Chambre des communes, négociant dans le dos des élus, ne leur apparaît pas problématique.

«Pour eux, le Brexit est alors l’affaire du pouvoir exécutif. C’est Downing Street vs Berlaymont (le siège bruxellois de la Commission). Or au Royaume-Uni, le parlement est le lieu de pouvoir», juge un familier des négociations. Facile à dire, il est vrai, avec le recul: «En fait, Barnier a cru ses interlocuteurs britanniques, poursuit une autre source. Or ceux-ci (David Davis jusqu’en juillet 2018, Dominic Raab de juillet à novembre 2018, Stephen Barclay puis Geoffrey Cox ces derniers jours) ont soit joué double jeu, soit ont été incapables de défendre le texte qu’ils avaient négocié et accepté. Lui bétonnait. Eux dérapaient.»

Un verrou politique

Un homme symbolise ces jours-ci cette duplicité et cette incompréhension qui ont épuisé le montagnard Barnier: l’attorney general (principal conseiller juridique) du gouvernement britannique Geoffrey Cox, par ailleurs député conservateur depuis 2005 de la circonscription du West Devon, près de la station balnéaire de Plymouth. Cet avocat respecté adore les effets de manche. Il n’est pas là pour résoudre l’équation impossible du Brexit, mais pour plaider un seul dossier avec intransigeance: celui de la future souveraineté britannique retrouvée. Cox veut donc des «garanties» que le Royaume-Uni pourra, une fois le divorce avec l’UE acté, remettre en cause unilatéralement l’accord passé sur l’épineuse frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord.

Barnier montre les textes, redonne les avis juridiques, pointe les acquis mutuels. Son interlocuteur propose le recours à un tribunal arbitral. Deux discours. Deux visions opposées: «Barnier a peut-être trop voulu protéger l’Europe, risque l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey. Son équipe a fait de cette frontière un verrou politique alors que des solutions techniques pour le contrôle douanier des marchandises peuvent sans doute être trouvées. Pourquoi ne pas avoir laissé les Irlandais gérer ce dossier-là?»

«C’est le divorce à l’intérieur du divorce»

A 68 ans, Michel Barnier savait en plus, ces dernières semaines, que le calendrier et le Brexit jouaient désormais contre son destin. Une négociation réussie dans les délais impartis aurait eu valeur d’ascenseur pour – il ne s’est jamais porté candidat mais… – une éventuelle présidence de la Commission européenne. A l’inverse, ce chaos fait de lui un «loser» et l’oblige à assister en spectateur aux élections européennes du 26 mai.

«La vérité? Barnier en veut maintenant aux négociateurs anglais et à Theresa May. C’est presque physique. C’est le divorce à l’intérieur du divorce alors que l’essentiel reste la relation future entre le Royaume-Uni et l’UE.» Même s’il est octroyé par les Vingt-Sept lors du sommet européen des 21 et 22 mars, le report de la date butoir de la sortie britannique ne devrait donc rien changer. L’avalanche du Brexit a englouti le slalomeur alpin.

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