Cette citation-là dit l’ambition. En ouverture de «La grande illusion» son essai consacré au Brexit (Gallimard), Michel Barnier a opté pour une phrase de Shakespeare dans Le Roi Lear: «Faites entrer la folie, bannissez la raison.» Pas besoin de plus amples explications. L’ancien négociateur en chef de l’Union européenne avec le Royaume-Uni, entre 2016 et la fin 2020, a de nouveau soif de politique. «Il s’est forgé à Bruxelles un personnage austère qui ne lui convient pas complètement, estime un de ses anciens condisciples à l’Ecole supérieure de commerce de Paris, dont tous deux sortirent diplômés en 1972. On l’oublie, mais Michel aime le contact avec les «vraies» gens. Quand nous étions jeunes, il était plutôt le beau gosse avant tout affairé à séduire. Il a aussi le talent de son physique.»

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Retour sur une carrière façonnée par la vie publique. Dans son essai, sous-titré Journal secret du Brexit, qui retrace le marathon de négociations et de pourparlers au plus haut niveau imposé par le référendum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni, Michel Barnier, 70 ans depuis janvier, met en avant un terme pour désigner ce que le divorce britannique a le plus abîmé: la notion de «biens communs». «Quel autre ensemble de nations, quel autre continent a accompli autant de réalisations collectives? Aucun», assène-t-il, regrettant aussitôt le fait que «l’Europe n’a pas su mobiliser les Européens autour de projets collectifs».

Vers les sommets

Le mode d’emploi de la politique version Barnier est là: avancer ensemble, comme le font ces cordées d’alpinistes vers les sommets. Ses deux premiers «parrains» dans les allées du pouvoir ne furent pas pour rien Pierre Mazeaud, député de Savoie et membre de la première expédition française victorieuse de l’Everest en 1978 (dont il fut assistant parlementaire), et Antoine Rufenacht (décédé en septembre 2020), protestant d’origine suisse, et faiseur de rois au sein de la droite française. Deux combattants politiques gaullistes qui n’auraient pas renié cette réflexion faite au Temps par Jean-Claude Killy, coprésident avec Michel Barnier des Jeux olympiques d’hiver d’Albertville en 1992: «La nature en général, mais la montagne en particulier, vous rappelle à l’ordre. Quand vous faites le malin, vous vous prenez la porte dans la figure.»

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Le gaullisme. La montagne. La Savoie. L’Europe. Les pierres sont posées et, depuis sa première élection à l’Assemblée nationale en 1978, à 27 ans – l’année où son mentor Mazeaud retournait dans l’Himalaya –, Michel Barnier s’est efforcé de les cimenter. D’abord le général: «Dans ma chambre, j’avais son poster, raconte celui qui dit «être devenu gaulliste dès l’âge de 14 ans». De Gaulle, c’est la conjonction de l’impératif national et du besoin d’horizon pour chacun d’entre nous.» La Savoie? «Un pays de sherpas dans le meilleur sens du terme. Solidaires dans les épreuves imposées par le relief.» L’Europe? «J’ai toujours pensé que mon pays est plus grand quand il est européen, et qu’il doit se garder de l’arrogance de vouloir une Europe française», écrit-il.

Restent… les Français, dont ses mandats de commissaire européen, sa candidature malheureuse à la présidence de la Commission en 2014 (face à Jean-Claude Juncker) puis le Brexit, l’ont éloigné. L’eurodéputé conservateur Arnaud Danjean, aujourd’hui à ses côtés après avoir accompagné Alain Juppé en 2017 (battu à l’issue de la primaire par François Fillon), connaît cette difficulté: «Revenir de Bruxelles est toujours une mission compliquée, nous expliquait-il lors de la dernière campagne présidentielle. Il faut retrouver ses repères.»

L’Elysée dans le viseur

Pourquoi? Parce que 2022 et l’Elysée sont désormais dans son viseur. Même s’il n’a pas encore déclaré sa candidature, le Savoyard propulsé sur le devant de la scène par le chaos du Brexit croit aujourd’hui en son étoile. Son père, artisan maroquinier, travaillait le cuir. Sa mère, douée pour l’action, participa en 1983 à la création de la Ligue contre la violence routière après un accident de voiture familial. Quel rapport? «Il se voit comme un travailleur solitaire capable de rassembler, au-delà de la droite, son camp d’origine», juge un éditorialiste qui le connaît bien. Une ex-conseillère bruxelloise: «Le Brexit lui a donné confiance. Il a su dompter Boris Johnson, qu’il considère comme le politicien le plus redoutable du moment. Alors Macron…»

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Le gaulliste Barnier est, en plus, titillé par la revanche. L’actuel chef de l’Etat français l’a ignoré voici deux ans, préférant soutenir pour la tête de l’UE l’Allemande Ursula von der Leyen. Le côté «transgressif», ni droite-ni gauche du locataire de l’Elysée est, pour ce militant de droite toujours encarté au parti Les Républicains, surtout démagogue: «Il veut exploiter la faille présidentielle: cette promesse de «révolution» qui, depuis 5 ans, a attisé la colère d’une grande partie de la population, au point d’accoucher des «gilets jaunes». Sa force, c’est l’authenticité et l’expérience. Il connaît les territoires. Il peut jouer la fermeté et la réconciliation», nuançait ces jours-ci le politologue Roland Cayrol sur un plateau TV. Le succès américain de Joseph Biden, à 78 ans, est aussi un bon marqueur. Reste à rassurer l’électorat de droite le plus intransigeant: d’où sa proposition, ces jours-ci, d’un moratoire sur l’immigration. Cinq ans au moins en mode pause pour «faire le tri». Emmanuel Macron louait, en début de mandat, les «premiers de cordée». Le montagnard Michel Barnier a son piolet en main.


Profil

1951 Naissance à La Tronche (Isère), le 9 janvier.

1978 Député de Savoie.

1992 Coprésident des JO d’hiver d’Albertville.

1993 Ministre de l’Environnement.

2004 Ministre des Affaires étrangères.

2010 Commissaire européen.

2016 Négociateur en chef de l’UE pour le Brexit.