Il suffit de feuilleter la presse française pour comprendre qu’un autre séisme, bien plus discret, secoue ces jours-ci la droite française, en marge du tremblement de terre Zemmour. De mars à septembre, le nom de Michel Barnier et son visage ont quasiment été aux abonnés absents dans les sondages et les articles sur Les Républicains (LR), le principal parti conservateur français.

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Certes, l’ex-négociateur européen du Brexit, qui sera à Genève le 3 novembre pour une conférence, était à chaque fois cité, et quelquefois montré. Mais les médias tissaient avant tout des lauriers à ses deux principaux rivaux: le président de la région des Hauts-de-France (Nord) Xavier Bertrand et son homologue d’Ile-de-France Valérie Pécresse. La messe semblait même dite: c’est entre ces deux-là, le premier candidat depuis mars et la seconde depuis juillet, que se jouerait le «ticket» pour la présidentielle d’avril 2022.

Retour au Congrès

Or, tout a changé depuis la fin de l’été. Une discrète, mais ferme «remontada» a pris forme pour l’ancien commissaire européen à la Cohésion (1999-2004) et au Marché intérieur (2010-2014). Michel Barnier, 70 ans, a d’abord fait acte de candidature le 26 août, au sortir des vacances. Puis le parti LR, traumatisé par le duel Juppé-Fillon de 2017, a finalement abandonné, le 25 septembre, l’idée d’une «primaire ouverte» pour départager les candidats, parmi lesquels figurent aussi le député Eric Ciotti et l’ex-eurodéputé Philippe Juvin.

Retour à un mode de désignation plus classique du candidat à l’Elysée par un vote des adhérents (entre 80 000 et 100 000) qui se réuniront en congrès du 1er au 4 décembre. Or, Xavier Bertrand comme Valérie Pécresse avaient claqué la porte de leur formation en 2017 et en 2019. Plus saillant encore: l’élu nordiste comme l’élue francilienne ont jadis copieusement critiqué les militants dont ils vont désormais solliciter les suffrages. Boulet supplémentaire pour Bertrand, 56 ans: son refus initial de participer à toute primaire, puis son ralliement opportuniste, le 11 octobre, à la désignation par le Congrès.

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A l’inverse, Michel Barnier est resté «droit dans ses bottes». Il n’a jamais quitté le parti depuis le RPR de Jacques Chirac, en passant par l’UMP puis LR. L’élu savoyard, qui commença sa carrière politique comme député de la Savoie en 1978, à 27 ans, n’a pas non plus sermonné les adhérents ou pris ses distances avec eux, alors que beaucoup voyaient ce gaulliste social, à la fibre centriste, se rapprocher d’Emmanuel Macron durant son quinquennat.

Force de conviction? Raideur? Réticence à prendre des risques? Le politologue Pascal Perrineau était tout récemment avec le candidat dans un TGV Bruxelles-Paris: «Barnier a une constance rassurante, détaille-t-il. Il n’a jamais prétendu avoir «les» solutions, y compris lorsqu’il dirigea avec succès la négociation du Brexit avec les Britanniques au nom de l’Union européenne. On lui confie une mission: il la mène de son mieux. C’est le type qui bosse et qui ne se la ramène pas.»

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Envers de cette personnalité respectable et de cette crédibilité gouvernementale: un manque d’humour, de répartie et d’empathie susceptible de lui coûter cher lorsque les feux de la campagne s’allumeront. «On ne peut pas complètement reprocher aux journalistes français de l’avoir sous-estimé, juge un membre du collectif «Les Gracques», un groupe d’experts favorables aux réformes et proches de Macron. Tous ceux qui le connaissent sont incapables de citer une idée forte ou de se souvenir d’une prise de position retentissante. Pour nous tous, Barnier fait président. A condition d’être nommé, pas élu.»

Ex-patron des JO d’Albertville

L’intéressé a, pour l’heure, joué avec succès la contre-programmation. Plutôt que de courir les plateaux TV, il s’est longtemps tu, laissant une biographe préparer un livre qui lui sera consacré, et signant son propre ouvrage La Grande Illusion, journal secret du Brexit (Gallimard) dont la version originale comportait plus de mille pages (contre environ 400 à l’arrivée). Et plutôt que de critiquer Emmanuel Macron ou de polémiquer avec Eric Zemmour, le polémiste que la droite redoute tant, l’ex-patron des JO d’Albertville de 1992 (avec le skieur Jean-Claude Killy) a choisi de faire une tournée des territoires.

En Saône-et-Loire, où réside l’un de ses soutiens, l’eurodéputé Arnaud Danjean, l’ex-commissaire européen a rencontré en août des artisans, des patrons, des élus locaux. Sa visite à Genève, pour écouter les Français de l’étranger, sera placée sous le même sceau: «Il est dans l’écoute, poursuit celui qui le conseille sur les dossiers de défense. C’est une force. La question est ce qu’il va en conclure. Car, lors de cette présidentielle, il faudra exister par ses choix.»

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Un tournant a toutefois été pris. Aussi percutant qu’ambigu et problématique. Le 10 septembre, Michel Barnier «l’Européen» a proposé à son tour de revoir les règles du droit communautaire pour que la France puisse, sans en référer à Bruxelles, mener sa propre politique migratoire. Son idée? Faire voter par référendum un «bouclier constitutionnel» garantissant la souveraineté française en la matière… alors que, de facto, celle-ci n’est pas fondamentalement menacée.

Touché! Même s’il s’est attiré une salve de critiques, au point de taire désormais cette proposition, l’ex-interlocuteur de Boris Johnson a montré qu’il pouvait «fendre l’armure». Ces jours-ci, le candidat a aussi enregistré le soutien de Nadine Morano, égérie de l’aile la plus droitière de LR, que l’on croyait plus proche d’Eric Zemmour ou de Marine Le Pen. Un revirement? A voir. Son entourage parle d’une «nécessité d’aborder les sujets qui fâchent, y compris avec l’UE».

Et sa popularité s’est révélée au fil des enquêtes d’opinion parmi les militants. «Chez les jeunes LR, avantage Barnier», titrait le 17 octobre Le Journal du Dimanche. Les sondages suivent: «Le voici désormais dans la position pas si confortable du favori de la droite «traditionnelle» à la recherche d’un candidat à la fois anti-Zemmour et anti-Macron», reconnaît un parlementaire LR qui hésite encore à le soutenir.

Son âge, un atout?

Cette «remontada» a une autre explication: Michel Barnier a l’allure d’un capitaine. Son âge, à l’heure où Joe Biden préside les Etats-Unis à 78 ans, n’est plus perçu comme un handicap. Le fait qu’il n’a pas conclu de pacte avec Emmanuel Macron – lequel lui a préféré Ursula von der Leyen pour présider la Commission européenne – a aussi clarifié les choses. «Il se battra et il est tenace, juge Julien, un cadre de la fédération LR du Val-de-Marne. Il a un côté François Fillon: raide, catholique, pas «people». Or souvenez-vous de 2017: François Fillon était ultra-favori et il aurait gagné la présidentielle sans l’affaire de ses assistants parlementaires et de ses costumes.»

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Reste que sa proximité de pensée sur l’Europe avec l’actuel locataire de l’Elysée ne peut pas être effacée. Et l’absence de troupes résolues à se battre pour lui durant la campagne au sein du parti peut s’avérer fatale. Enfin, son éloignement de la France durant de longues années en raison de ses mandats européens le rend vulnérable.

«Il n’est pas énarque [Michel Barnier est diplômé d’une école de commerce parisienne, ndlr], mais il fait énarque, juge Pascal Perrineau. Il incarne le système alors que Xavier Bertrand, assureur de formation et bien plus libéral, peut mieux prétendre le bousculer comme François Fillon en 2017. L’anti-Macron, c’est Xavier Bertrand. Il fait peuple. Il sait taper fort et résister à l’extrême droite comme il l’a fait dans le Nord.» Suit l’écueil médiatique: quatre débats télévisés seront organisés entre les candidats LR jusqu’au vote du 1er décembre. Pas simple pour un Michel Barnier mal à l’aise devant les caméras, et jugé «soporifique» par beaucoup de commentateurs. A un mois du vote, la «remontada» Barnier est à la fois un sprint et un parcours d’obstacles.