La France a beau être meurtrie par les attentats, elle n’a pas renoncé à une de ses activités préférées: les règlements de comptes entre intellectuels. Encore une fois, c’est Michel Onfray qui occupe la scène médiatique. Samedi dernier, dans la vidéo revendiquant les attentats du 13 novembre, le groupe État islamique (EI) a utilisé des extraits d’interviews du philosophe, dont un où il appelle à «cesser de bombarder les populations musulmanes sur la totalité de la planète». Pour mettre dans l’embarras le philosophe le plus populaire de France, et semer la zizanie sur les réseaux sociaux, Daech ne pouvait trouver mieux que de faire sienne les paroles d’un «mécréant».

À I Télé venu l’interroger peu après, Michel Onfray s’est justifié ainsi: «On est toujours instrumentalisé par tout le monde». Quelques jours auparavant, le 16 novembre, le même confiait au magazine Le Point que «la France devait cesser sa politique islamophobe. […] Si nous continuons à mener cette politique agressive à l’égard des pays musulmans, ils continueront à riposter comme ils le font.» Pas un mot sur les victimes de Paris. On sait l’homme peu enclin à la compassion de masse, très méfiant à l’égard de la sentimentalité collective, mais son silence est vécu comme une provocation. D’où le titre cinglant de la chronique de l’essayiste Benoît Rayski sur le site d’Atlantico: «L’homme qui crache sur les morts de Paris».

L’occasion était trop belle pour le directeur de Libération, Laurent Joffrin, de faire une fois encore la démonstration de l’imposture de son vieil ennemi: «Onfray accuse les démocraties d’être les vraies responsables des attentats. Voilà où nous mènent les faux penseurs qui croient qu’en accusant rituellement le «politiquement correct», on gagne aussitôt un brevet de lucidité…»

Lundi matin, sur Europe 1, c’était au tour du philosophe Raphaël Enthoven de montrer combien Onfray perpétuait le sentiment colonial en faisant croire que «les terroristes ne nous attaquaient que parce que nous étions méchants avec eux», leur déniant ainsi toute décision autonome. Même approche de la part d’Alain Finkielkraut, souvent mis dans le même sac qu’Onfray: «L’Occident doit se défaire une fois pour toutes de la croyance mégalomaniaque que c’est lui, en toutes circonstances, qui mène le bal. Il y a d’autres acteurs historiques qui ont leur propre agenda.»

Sur Twitter, Michel Onfray ironise: «Après été islamophobe, puis soutien de Marine Le Pen, des journalistes font de moi un défenseur de DAECH. Sale temps pour la pensée libre!». Comment peut-on être mal compris à ce point? Parce qu’aux yeux de Michel Onfray, il y a deux musulmans, le religieux et le politique. L’auteur du Traité d’athéologie déteste le premier. Il y a trois mois, il prenait plaisir à rappeler la part sombre et violente du Coran, se mettant à dos la «gauche de l’État PS» et faisant le miel de Marine le Pen.

Mais il aime le musulman politique, celui qui exècre comme lui cet occident hypocrite et vénal, qui fait trembler l’assurance des nantis et qui s’en prend à l’arrogance des États-Unis. Et ce, au risque d’amalgamer tous les musulmans à Daech, au risque de faire passer les victimes pour des bourreaux, au risque d’apparaître comme un allié objectif de l’EI, au risque aussi de perdre sa crédibilité de philosophe, de renoncer à ce fameux recul qui permet la réflexion. Mais l’hyper-médiatisation du fondateur de l’Université populaire de Caen est en train de miner cette «hauteur» propice à la pensée.

Sur les réseaux sociaux, le débat est vif. Souvent de bonne tenue. Onfray y possède un fort capital de sympathie même si, sur ce coup, il a déçu jusqu’à ses amis, notamment le juge d’instruction Philippe Bilger qui, après avoir rappelé toutes les qualités du précieux agitateur, regrette qu’il ait parlé trop tôt, trop vite. «Il n’a pas craché sur les morts de Paris. Pire, il les a oubliés»