Carnet noir

Michel Rocard, l'homme qui échoua à convertir la France à la social-démocratie

Figure de la gauche «moderne», l'ancien premier ministre décédé samedi à 85 ans incarnait à la fois le formidable espoir suscité en France par la social-démocratie, et la tragédie politique d'un homme vaincu, dans les années 80, par le cynisme monarchique de François Mitterrand

Que serait aujourd'hui la France si Michel Rocard, mort d'un cancer samedi soir à Paris, avait accédé à l'Elysée dans les années 80-90? Très probablement un pays différent, mieux informé des réalités économiques du monde, et mieux disposé envers une social-démocratie de compromis, où l'Etat joue le rôle d'un régulateur actif tout en confortant la responsabilité des entreprises.

Tel est, en tout cas, le tableau qu'avait de nouveau brossé devant nous l'ancien premier ministre socialiste (1988-1991) lors du dernier entretien qu'il nous avait accordé en 2015 suite à la parution de son livre «Suicide de l'occident, suivi de de l'humanité» (Ed. Flammarion). Toute notre conversation avait alors porté sur la mondialisation, et sur la capacité des gouvernements nationaux à s'accommoder, ou non, de son impact dévastateur.

Partisan d'un Etat fort, régulateur et interventionniste 

Homme du 20ème siècle, disciple de Pierre Mendès-France, propulsé sur le devant de la scène politique hexagonale après l'effervescence de 1968 mais aussi protestant exigeant et rigoureux, Michel Rocard demeurait partisan d'un Etat fort, régulateur et interventionniste. La révolution numérique et la disruption –qu'il peinait à comprendre – alimentaient son pessimisme vis à vis de sociétés occidentales de plus en plus individualistes, où l'intérêt collectif devient de plus en plus difficile à défendre face à la concurrence des grands pays émergents. Un pessimisme alimenté par son dédain envers la perte de substance du débat politique Français dont il dénonçait l'obsession de la communication, le goût de la polémique et le vent mauvais du simplisme distillé par les populistes et les extrêmes. 

La France de Michel Rocard, si ce dernier avait eu la chance de la présider, serait sans doute plus morale et plus moderne: soit l'inverse de celle que façonnèrent les 26 ans de pouvoir suprême exercés par les deux hommes qui, de façon très différente, lui barrèrent la route à la tête de l'Etat: François Mitterrand (1981-1995) et Jacques Chirac (1995-2007).

Face au premier, monarchique en diable, féru de littérature, fruit des ambiguïtés de la seconde guerre mondiale et nostalgique de la France éternelle, le socialiste réformiste Rocard se retrouva acculé dans l'impasse de la «deuxième gauche» intellectuelle et élitiste, dont Mitterrand disait, méprisant, qu'il n'en comprenait même pas le langage. A Rocard la faveur des grands médias (Le Monde, Le Nouvel Observateur, l'Express...), l'aura du réformateur qui ne craignait pas d'utiliser les procédures d'urgence pour faire voter les textes jugés essentiels, et le sens d'un Etat éthique comme il le démontra, durant son court passage de trois ans à la tête du gouvernement, avec le rétablissement de la paix en Nouvelle Calédonie (menacée de chaos sous la première cohabitation avec Jacques Chirac premier ministre) et les accords de Matignon. A Mitterrand, l'homme du programme commun de l'Union de la gauche signé en 1972 qu'il combattit, le prestige international, la posture d'homme d'Etat....et les «affaires» politico-financières.

Seconde place

Leur fameuse photo prise lors de l'ascension de la roche de Solutré, en 1988, dit presque tout. François Mitterrand, plus patricien que jamais, semble dominer un Michel Rocard rabaissé au rang d'élève attentif. Le tumulte du congrès du PS à Metz (1979), qui vit Mitterrand l'emporter sur la deuxième gauche grâce à son alliance avec le CERES de Jean-Pierre Chevènement, appartient alors définitivement au passé. Les Rocardiens, ce courant politique qui regroupait les «modernes» du PS – dont continuent de se réclamer l'actuel premier ministre Manuel Valls, mais aussi Dominique Strauss-Kahn ou le ministre de l'économie Emmanuel Macron (dont le mentor, l'homme d'affaires Henry Hermand, hébergeait les bureaux de Michel Rocard prés des Champs Elysées) – restera in fine toujours minoritaire. 

Avec le leader de droite Jacques Chirac, qu'il fréquenta sur les bancs de l'ENA au début des années 50 et qu'il tutoyait, Michel Rocard eut finalement davantage de complicités que d'affrontements. Car lors de l'élection à l'Elysée du maire de Paris en 1995, l'affaire est entendue: après avoir occupé quelques ministères de deuxième rang (celui du plan entre 1981 et 1983, celui de l'agriculture entre 1983 et 1986), puis dirigé trois ans un gouvernement d'ouverture au centre (1988-1991, jusqu'à son remplacement brutal par Edith Cresson), le leader de l'ex deuxième gauche se retrouve politiquement marginalisé. Son affrontement personnel avec Laurent Fabius, héritier politique de Mitterrand, et l'échec de la liste du PS aux européennes de 1994 (14,5% contre 12,5% pour celle des radicaux de gauche conduite par....Bernard Tapie, téléguidé par l'Elysée), l'ont politiquement démonétisé. Son incapacité à trouver un modus-vivendi avec le social-chrétien Jacques Delors, président sortant de la Commission européenne qui renonce finalement à se présenter aux présidentielles de 1995 malgré ses chances de l'emporter, scelle la fin d'une époque.

Rocard devient dès lors, comme Pierre Mendès-France dans les années soixante, ce recours de la gauche moderne que l'on consulte mais qui reste à l'écart du pouvoir, y compris sous le gouvernement d'un autre protestant, Lionel Jospin (1997-2002), au sein duquel un certain DSK s'emploie à réconcilier socialisme et économie. Parlementaire européen, très en pointe sur les questions de développement, Michel Rocard est plus à l'aise au parlement de Strasbourg où l'esprit de coalition et le pragmatisme domine. Il ne quittera son siège d'euro-député, conquis en 1994, qu'en juin 2009, sous les applaudissements de ses pairs. Il se rend dans ce cadre plusieurs fois en Suisse, et met la Confédération en garde contre le risque de voir l'UE s'irriter de ses exigences bilatérales. C'est à Strasbourg qu'il forgea une amitié durable avec l'ancien euro-député vert Daniel Cohn Bendit, de quinze ans son cadet.

«Il n'aimait guère les référendums»

Idéaliste mais roué aux manoeuvres de parti, venu au PS via sa propre formation le PSU au nom de laquelle il se présenta aux élections présidentielles de 1969 remportées par Georges Pompidou (3,61% des voix quand le socialiste Gaston Defferre recueillit 5%, désastre absolu pour son camp), Michel Rocard aurait sans doute été plus à l'aise sous un régime parlementaire à l'anglaise ou à l'allemande, même s'il démissionna du gouvernement, en 1986, pour protester contre l'institution de la proportionnelle aux législatives (abandonnées en 1988) par un François Mitterrand plus manipulateur que jamais. Il n'aimait guère les référendums, et nous avait plusieurs fois confié «craindre» les abus populistes de la démocratie directe à la mode helvétique. Tous les gouvernements de droite, après les années 2000, tentèrent d'ailleurs d'établir des ponts avec lui: Nicolas Sarkozy allant jusqu'à le nommer ambassadeur pour les pôles (2009) et co-président d'une mission sur le grand emprunt avec l'ex premier ministre Alain Juppé (2009). Son goût revendiqué pour la complexité, son engouement initial des années 60-70 pour l'autogestion yougoslave moqué par la suite, puis les récompenses qui lui furent attribuées (François Hollande l'avait décoré de la Grand Croix de la Légion d'honneur en 2015) l'avait abonné aux sarcasmes du Canard Enchainé, qui l'avait surnommé «Rockie».

Amateur d'essais plus que de romans, passionné par les questions internationales et par l'économie, insatiable voyageur, Michel Rocard fut incontestablement l'homme d'une certaine France: celle de la prospérité des années 70 et de la décolonisation, lorsque la gauche sociale-démocrate dominait le débat intellectuel européen, rêvait de répartir autrement les fruits de la croissance et pouvait enfin rêver d'accéder au pouvoir après la parenthèse de Gaulle-Pompidou et les convulsions gauchistes de mai 68. Ses photos de jeunesse, le montrant cigarette au bec (il fuma jusqu'à ses derniers jours), sont presque cultissimes. Ce parisien (il fut maire de Conflans Sainte-Honorine) qui aimait les femmes et refusait l'exhibitionnisme permanent de la politique actuelle, fut le héros de multiples occasions manquées car les campagnes électorales n'étaient pas son fort. Il croyait plus aux équipes qu'aux clans, et ne sut jamais complètement conquérir cette France périphérique des campagnes et des villes moyennes, dont Mitterrand et Chirac firent l'axe central de leur conquête du pouvoir.

Sa lucidité fut, au fond, son handicap majeur, dans une V ème République française où l'obsession de l'élection présidentielle, bien plus que l'envie de gouverner ou d'incarner une alternance, façonne tout. Il préconisait ainsi, ces dernières semaines, à François Hollande de ne pas se représenter en 2017. «Il y a deux type d'hommes politiques expliquait-il en 2014 à l'auteur de ces lignes, lors d'une réception à Genève à la résidence de l'Ambassadeur de Suisse à l'ONU. Ceux qui veulent le pouvoir pour faire. Et ceux qui veulent le pouvoir tout court». Une forme d'épitaphe, pour celui dont la disparition coïncide avec l'actuelle impression de défaite généralisée, en Europe, de cette sociale-démocratie exigeante à laquelle il consacra sa vie. 

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