Evoquer la nécessité du secret en politique: la tâche n'est pas mince, à l'heure où à la notion de démocratie, sont étroitement liées celles d'information et de transparence. Michel Rocard s'y est attelé mercredi soir, dans le cadre du cours public 1999 à l'Université de Lausanne. A l'origine, le député européen, qui fut premier ministre français sous le règne de François Mitterrand, devait évoquer le secret d'Etat. En fait, il fut plus largement question du secret dans la fonction publique. Avec, en ligne de mire, le conflit entre nécessités politiques et médiatiques.

D'Austerlitz à la guerre du Golfe, la stratégie militaire constitue sans doute la plus évidente raison d'être du secret dans l'Etat: il protège. Dans ses affaires intérieures également, l'Etat a besoin du secret: «Pour être solide, il faut qu'il soit cohérent en apparence.» D'où le devoir de réserve. «La transparence totale est dangereuse.»

Mais la sécurité de l'Etat n'est pas seule à exiger cette discrétion. Michel Rocard a également évoqué son importance dans les négociations, quelles que soient leurs natures. De son mandat de premier ministre, il garde le souvenir de tractations commerciales, dont celles qui auront conduit à l'arrivée d'Air Inter dans le giron d'Air France et qui furent menées dans la plus grande discrétion: «Sans quoi elles n'aboutissaient pas.»

A l'inverse, les «rounds» du GATT, ont conduit au traité le «plus déséquilibré et le plus injuste de l'histoire. Les pays dits du tiers monde nous le ferons savoir». Un échec qu'il attribue à la nécessité pour les parties en présence de fournir, à chaque session durant huit ans, des renseignements sur l'issue des discussions: «Une négociation dont il filtre des informations avant son aboutissement est paralysée.» Pour qu'elle soit un succès, il faut que l'avantage et le prix soient divulgués simultanément: «Comment faire accepter des concessions, sans que le résultat soit palpable?»

Discret sur Mitterrand

Au cœur du problème, Michel Rocard évoque le système médiatique qui ne connaît pas la notion de secret, son dogme fondamental étant que toute information mérite a priori d'être publiée: «La non-publication peut faire, exceptionnellement, l'objet d'une discussion.» Outre la «pollution» des négociations, cette situation entraîne notamment la disparition de l'effet de surprise pour l'homme politique: «Dès qu'une intention jaillit, elle devient publique.»

L'ancien premier ministre est resté très discret sur les années Mitterrand. Tout au plus, s'est-il risqué à quelques allusions «sans commentaire» aux abus du secret chez les gens au pouvoir, «qui ne sont pas plus saints que d'autres», ainsi qu'aux dérives en matière d'écoutes téléphoniques. L'occasion pour lui de revenir sur les réformes menées durant son propre mandat, destinées à mieux contrôler les surveillances de ce type – qui aboutiront en 1991 à la loi Cresson – ou le travail des services secrets, avec le programme «Informatique et liberté». Un assainissement qui contribue à rendre compatible la notion de secret dans l'Etat avec l'idée de démocratie.