Michel Warschawski, président du Centre d'information alternative (CIA) de Jérusalem, était de passage à Lausanne jeudi à l'occasion du 60e anniversaire de la Nakba («catastrophe» pour les Palestiniens).

Le Temps: Quel regard portez-vous sur les célébrations des 60 ans d'Israël?

Michel Warschawski: Il y a un immense fossé entre la manière dont il est perçu en Europe et sur le terrain. La population israélienne ne célèbre rien, les gens étaient beaucoup plus concernés par le cinquantenaire. Toutes les initiatives venues d'en haut sont très artificielles. Il s'agit surtout d'une opération marketing tournée vers l'extérieur.

- Pourquoi dites-vous que les Israéliens ne célèbrent rien?

- Israël connaît une «dénationalisation», avec la victoire du néolibéralisme, pas seulement économique. Pendant des décennies, le «nous» a été au cœur de la structure sociale. Aujourd'hui nous assistons à l'opposé, l'individualisation. Nous ne sommes plus dans la célébration du «nous». Et au-delà de l'esprit du temps, Israël est composé à 20% d'Arabes, qui ne participent pas aux célébrations, et à 20% de Russes, pour qui elles ne veulent rien dire, tout comme pour la génération de mes enfants.

- Cette réserve s'explique-t-elle aussi par les tensions avec le voisin palestinien?

- Pas du tout. La société israélienne va très bien. Si l'on se réfère à Tel-Aviv, l'aspect le plus représenté d'Israël, non seulement la population a un fort sentiment de sécurité, mais elle jouit d'une prospérité économique sans précédent et la reconnaissance internationale n'a jamais été aussi grande. Les gens sont contents, ça marche bien. A cet égard, on peut dire qu'Israël est une success story. La société vit au présent et ne veux surtout pas penser à demain.

- Elle n'est donc pas préoccupée de ses relations avec la Palestine?

- Ce qui préoccupe vraiment les Israéliens depuis des années, ce n'est ni le nucléaire iranien, ni la montée de l'intégrisme musulman, mais la démographie: comment faire pour ne pas être minorisés alors que 20% de la population israélienne et 50% de celle de la Palestine historique sont arabes? Si à la fin des années 1990, il existait une volonté de trouver une solution au problème palestinien, aujourd'hui il est perçu comme une misère, un eczéma désagréable mais avec lequel on vit bien.

- Quelles sont vos autres inquiétudes?

- Le niveau politique, intellectuel et éthique de la classe politique est alarmant. 90% des députés ou des ministres sont guidés par un intérêt personnel, au sens le plus étroit du terme, ils n'ont aucune vision nationale. Israël est comme un bateau naviguant sur une mer qui peut facilement se déchaîner, mais avec un équipage qui fait la fête sans que personne ne guette s'il y a des nuages à l'horizon.

- On a moins parlé de la «Nakba» que du soixantenaire d'Israël...

- Il n'y a pas de symétrie, mais il y a au moins un acquis palestinien: le mot est là, rares ont été les journaux à ne pas le mentionner alors qu'il n'apparaissait pas du tout pendant le cinquantenaire. Aujourd'hui, Israël est suffisamment fort pour assumer cette vérité historique, le fait qu'il porte une grande part de responsabilité dans le sort des réfugiés palestiniens. Ce qui ne l'engage pas forcément plus qu'avant...

- Vous ne parlez pas de «paix» ou de réconciliation?

- Le terme de paix a été trop galvaudé, il ne veut rien dire. La guerre au Liban s'est appelée «paix en Galilée». Penser réconciliation, c'est mettre la barre très haut et à très long terme. La première étape est incontournable: il faut imposer le cessez-le-feu et le gel total de la colonisation. Des négociations pourraient alors s'ouvrir qui mèneraient à un compromis sur la partition entre deux Etats. Il n'y a rien à inventer, tout est déjà dans les dossiers. Si la volonté existait, tout pourrait être bouclé en quinze jours.