La haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme a présenté lundi lors de la 47e session du Conseil des droits de l’homme (CDH) un rapport très attendu intitulé «Promotion et protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales des Africains et des personnes d’ascendance africaine face au recours excessif à la force et aux autres violations des droits de l’homme dont se rendent coupables des membres des forces de l’ordre.» Michelle Bachelet a rappelé le contexte du rapport: «Le meurtre de George Floyd le 25 mai 2020 et les manifestations de masse qui ont suivi dans le monde entier constituent un tournant dans la lutte contre le racisme.»

Identification à Black Lives Matter

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La mort de cet Afro-Américain de 46 ans à Minneapolis aux Etats-Unis, tué par asphyxie par un policier blanc (récemment condamné à 22 ans et demi de prison) qui a maintenu son genou sur son cou pendant près de 9 minutes, a mis en évidence les brutalités policières dont sont victimes de façon disproportionnée les Afro-Américains. Elle a déclenché une vague de protestations planétaire. Les mouvements antiracistes se sont identifiés à Black Lives Matter. L’affaire concernait directement les Etats-Unis et leur relation très difficile aux questions raciales. Mais elle a poussé plusieurs Etats en Amérique latine, en Europe et ailleurs à tenter un début d’introspection.

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Dans un document de 23 pages, Michelle Bachelet estime qu’il est grand temps que les Etats se confrontent aux conséquences de l’esclavage, de la traite humaine transatlantique d’esclaves africains et du colonialisme et qu’ils envisagent une justice réparatrice. «Le racisme systémique, ajoute-t-elle, persiste, en grande partie, en raison d’idées fausses selon lesquelles l’abolition de l’esclavage, la fin de la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et du colonialisme, ainsi que les mesures prises par les Etats jusqu’à aujourd’hui, ont permis d’éliminer les structures discriminatoires sur le plan racial résultant de ces pratiques et de créer des sociétés où règne l’égalité.»

Pointe de l’iceberg

L’avocat, défenseur des droits civiques et fondateur de l’Equal Justice Initiative à Montgomery en Alabama Bryan Stevenson sait ce que sont les violences policières et les aberrations du système pénal américain. Le Temps l’avait d’ailleurs rencontré en 2015 quand l’un de ses «clients» afro-américains, Anthony Ray Hinton, venait d’être libéré après plus de 30 ans dans le couloir de la mort pour un crime qu’il n’avait pas commis. Interviewé dans le cadre du rapport de la haut-commissaire, il le souligne: «Ce serait une erreur de trop se focaliser sur les brutalités policières et la race comme si cela était le seul problème. Les Noirs sont menacés de multiples façons par le narratif sur les différences raciales et l’idéologie du suprémacisme blanc. Nous devons prendre la mesure de notre passé. Si nous le faisons, cela aura un impact sur la culture policière et la manière d’agir des policiers. Aussi ce que nous pouvons faire de plus efficace, c’est de commencer à dire la vérité en toute honnêteté.»

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Bryan Stevenson ne cache pas l’importance majeure des mémoriaux et institutions dédiés à ce travail de mémoire. Il a ainsi été impressionné par un musée sur l’apartheid, mais aussi par le mémorial de l’Holocauste à Berlin où des pierres disent le passé. Il a lui-même créé le Legacy Museum de Montgomery en Alabama. «Une région, déplore-t-il, noyée par une iconographie alimentée par ceux qui ont promu le suprémacisme blanc, qui ont défendu l’esclavage et perpétué les violences contre les gens de couleur.» Bryan Stevenson n’appelle pas à la «cancel culture», mais à l’aménagement d’un espace public exempt de provocations inutiles et humiliantes. En ce sens, les plaintes déposées récemment en lien avec le massacre de Tulsa en Oklahoma en 1921 constituent des efforts de reconnaissance, d’excuse ou de réparation que salue le rapport de Michelle Bachelet.

Assa Traoré: «La France doit assumer»

En 2019, les Afro-Américains représentaient 13% de la population états-unienne, mais 26% des arrestations. Au Canada, la situation n’est pas foncièrement différente. Entre 2013 et 2017, un Noir à Toronto avait 20 fois plus de «chance» qu’un Blanc d’être impliqué dans une tuerie mortelle causée par la police municipale. Au Royaume-Uni, qui vient de connaître une éruption de propos racistes à propos des joueurs de couleur de l’équipe anglaise de football qui a perdu la finale de l’Euro, entre avril 2019 et mars 2020, les Blancs avaient subi six interpellations et fouilles sur 1000 individus. Pour les Noirs, la proportion était de 54 sur 1000. Au Brésil, le taux de mortalité face aux interventions de la police était, en 2019, 183,2% plus élevé pour les Noirs que pour les Blancs. En 2016 en France, précise le rapport, les hommes perçus comme étant Arabes, Maghrébins ou Noirs avaient 20 fois plus de risques de subir un contrôle d’identité que d’autres citoyens. Assa Traoré, sœur d’Adama Traoré, tué lors d’une interpellation de police, est catégorique: «Tant que la France n’assumera pas son passé sur l’esclavage et le colonialisme, c’est un problème qui va perdurer.»

Face au phénomène du racisme qui touche en particulier les Africains et les personnes d’ascendance africaine, la haut-commissaire aux droits de l’homme exhorte dès lors les Etats à examiner de façon rigoureuse leur fonctionnement afin de démanteler les structures institutionnelles et les mesures qui «contribuent aux inégalités politiques, sociales et économiques» afin de s’attaquer aux racines du problème. Dans ce sens, elle salue le lancement, en 2021 par les Etats-Unis, de leur agenda sur l’égalité qui concerne toutes les agences gouvernementales. Elle met aussi en évidence l’enquête parlementaire mise en place par la Belgique en 2020 pour examiner le passé colonial belge en République démocratique du Congo, au Burundi et au Rwanda. Michelle Bachelet l’écrit aussi. En 2020, le Parlement européen a qualifié l’esclavage de crime contre l’humanité.