Est-il le sauveur de la patrie, ou un apprenti dictateur en passe de ressusciter l'espèce des caudillos, que l'on croyait éteinte en Amérique latine? Quelle que soit au bout du compte la destinée de Hugo Chavez, elle aura été à l'évidence consentie. Le président vénézuélien, 52 ans, a été triomphalement élu fin 1998. Il plane depuis au faîte des sondages avec une cote d'amour estimée à 80%. Et nul ne doute que ses partisans siégeront en force dans les travées de l'Assemblée constituante qui sera élue ce dimanche. A charge pour eux de tailler une nouvelle charte fondamentale aux mesures de cet ancien putschiste: une belle tenue camouflée de démocrate.

A l'époque colonel, Hugo Chavez avait déclenché en 1992 une tentative de coup d'Etat qui lui avait valu quelques années de prison et une popularité jamais démentie. L'homme a finalement conquis le pouvoir par les urnes, qualifiant de pourris, rétrogrades, manipulateurs, menteurs et voleurs ses concurrents des partis traditionnels ou de l'oligarchie qui avaient mené le pays à une catastrophe économique et sociale sans précédent. Entré en fonction en février dernier, ce «docteur il n'y a qu'à», démagogue aussi bavard que sympathique, s'est gardé d'appliquer d'entrée de jeu les recettes simplistes qu'il préconisait jusqu'alors, les remettant au lendemain d'élections constituantes censées accomplir légalement l'indispensable révolution politique. Cela a suffi a rasséréner les milieux d'affaires. Depuis six mois, la Bourse joue au yo-yo, mais ne s'effondre pas. Dopé par la reprise inespérée des cours du pétrole, dont le Venezuela est le premier exportateur américain, le business continue. Mais aussi la hausse du chômage et de l'inflation, qui laisse présager que le mécontentement viendra un jour à bout de l'épouvantail Chavez.

L'homme aura-t-il le temps d'institutionnaliser un régime personnel? La future Constitution l'autorisera à accomplir plusieurs mandats consécutifs. En dépit du veto de la Cour suprême, Chavez se promet aussi de faire dissoudre par la Constituante l'actuel parlement, où son parti reste minoritaire. Le président a déjà placé des centaines d'officiers de l'armée, «des militaires de gauche comme moi», aux postes clés de l'Etat, et réhabilité, dans la plus parfaite illégalité, ses compagnons d'aventure du putsch raté.

Autre signal d'alarme, l'«humble» requête des journalistes vénézuéliens qui, par la voix de leur Collège national, se sont plaints mardi dernier du «traitement excessivement dénigreur» que leur réserve Chavez. La presse est en effet régulièrement la cible des sarcasmes du chef de l'Etat, qui l'accuse d'attenter au moral de la nation en publiant de trop pessimistes nouvelles. «Ce n'est pas encore la censure, mais nous sommes déjà désignés comme les ennemis du peuple», s'inquiète un éditorialiste.

Sur le terrain médiatique, l'ex-colonel de parachutistes a d'ailleurs choisi l'offensive et sauté au cœur du territoire présumé ennemi. Endossant l'uniforme de journaliste, avec beaucoup de talent d'ailleurs, il a commencé par animer une émission hebdomadaire de radio («Allo, président») – une heure de «questions réponses» en direct avec les auditeurs. Puis il a investi la télé avec un show dominical du même genre, «Face-à-face avec le président», et fini par lancer un quotidien, Le courrier du président, généreusement financé par des annonceurs soucieux de se concilier les bonnes grâces du rédacteur en chef. Le Conseil électoral national s'est ému de cette reconversion. Il a interdit à Chavez, début juillet, de poursuivre ses prestations audiovisuelles, au nom du devoir de réserve imposé à tous les fonctionnaires d'Etat, lui le premier. Et il lui a infligé une amende de 6500 dollars pour propagande illégale. Réplique du néojournaliste: il intervient toujours dans ses émissions, non plus comme animateur, mais comme simple auditeur qui livre en direct ses commentaires («Allo, ici le président de la République. Ils essayent de me lier avec mille chaînes, mais Hugo Chavez va continuer de parler»).

Lors des cérémonies du 188e anniversaire de l'indépendance, le 5 juillet, l'historien Jorge Olavaria, un de ses thuriféraires déçus, lui a lancé à la tribune du Congrès: «Vous êtes un dictateur, vous menacez à la manière des mafiosi tous les pouvoirs réguliers. Vous soulevez la haine, vous violez la constitution, et votre discours passéiste ramène le Venezuela au XIXe siècle.» Le colonel-président n'a pas bronché sous l'outrage, le nez plongé dans un livre sur l'art de la guerre. Il savait que les chers téléspectateurs étaient de son côté, et que pour instaurer une dictature il faut, par les temps qui courent, s'appuyer sur celle de l'opinion publique.