Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Une famille dans un campement de fortune à Bihac, au nord-ouest de la Bosnie.
© ELVIS BARUKCIC/AFP PHOTO

Balkans

Pour les migrants, la Bosnie est devenue un cul-de-sac

Des milliers de Syriens, Afghans ou Africains continuent de converger vers la Bosnie pour tenter de passer en Croatie, puis en Europe. Leur voyage dure parfois depuis plus d’un an, de quoi devenir fou

Les voitures sont rares sur les routes de la Lika, une région de l’est de la Croatie autrefois siège des séparatistes serbes de Krajina. Les villages désertés portent encore les traces des combats de l’été 1995, mais des fourgonnettes de la police patrouillent dans les collines. «Les clandestins marchent la nuit, en se cachant comme des bêtes sauvages», lâche le patron d’un hôtel situé sur la route nationale qui file vers la côte Adriatique.

Chaque jour, des familles entières sont arrêtées et renvoyées vers la Bosnie-Herzégovine voisine. Mohammed, sa femme et leurs deux enfants viennent de Syrie. Avec quelques compagnons d’infortune, ils se sont frayé durant trois jours un chemin à travers les buissons, gardant devant eux le soleil qui se couchait pour avancer vers l’ouest. Ils viennent d’être reconduits au poste frontière d’Uzljebic et, ce soir, ils espèrent arriver à Bihac pour rejoindre les milliers de réfugiés qui s’entassent dans cette ville de la pointe nord-ouest de la Bosnie.

Dans les faubourgs, un pensionnat de garçons abandonné a été transformé en centre d’accueil. «Sept cents personnes dorment ici, 1500 à 2000 autres dans le centre de l’agglomération. Ceux qui ont de l’argent louent des appartements, les autres squattent les parcs», explique Selam Midzic, le secrétaire de la Croix-Rouge du canton.

Lire l'article lié: Comment l’Europe a déjà bouclé ses frontières

«Est-ce vrai que l’Espagne accepte les réfugiés?»

Hidjam et ses amis viennent de Lahore au Pakistan, ils ont installé leur campement au deuxième étage de l’ancien pensionnat, déployant des couvertures sur le béton nu. Après les pluies des derniers jours, des gouttes d’eau s’écoulent du plafond. «Nous avons essayé deux fois de passer en Croatie, mais nous nous sommes fait prendre. Est-ce vrai que l’Espagne accepte les réfugiés?» demande le jeune homme. Des gamins syriens ou afghans courent dans les escaliers, interpellant les volontaires locaux en serbo-croate: beaucoup ont séjourné de longs mois en Serbie, avant de prendre la route de la Bosnie, espérant trouver un passage vers l’Europe occidentale. «Les réfugiés ont commencé à arriver en avril et ils sont chaque jour plus nombreux», reconnaît Selam Midzic. «Nous ne pourrons pas tenir bien longtemps si les frontières de la Croatie demeurent fermées.»

Des détritus s’entassent au fond des pièces, les murs sont couverts de tags. Il faut prendre garde dans les pièces mal éclairées, le pied peut se prendre dans un trou béant. «Nous avons installé l’électricité dans les parties communes et mis des points d’eau», poursuit Selam Midzic. «La Croix-Rouge intervient pour répondre à l’urgence humanitaire.» Une longue queue s’étire dans la cour, les réfugiés patientent pour recevoir l’unique repas chaud de la journée. Un policier surveille placidement la foule, écartant les resquilleurs. «Le monde entier s’est donné rendez-vous ici: il y a des Syriens, des Pakistanais, des Africains, et même des gens de Donetsk, en Ukraine. La Bosnie ne peut pas nourrir tous ces gens et personne ne nous aide. Tout le monde a certainement oublié où se trouvait notre pays.»

Peu d’aide

La famille de Mohamed était partie, il y a quelques jours, de Velika Kladuša, un gros bourg situé à une soixantaine de kilomètres au nord de Bihać, où des centaines de réfugiés errent dans les rues. Certains ont dressé leurs tentes au bord de la rivière Grabarska. Des Nigérians du Biafra sont installés à côté d’une famille irakienne de Bagdad. Quelques jeunes hommes se lavent au point d’eau installé par des volontaires allemands. Une voiture de l’Organisation internationale des migrations (OIM) passe chaque jour, et Médecins sans frontières dépêche des équipes mobiles, mais aucune organisation humanitaire n’est présente en permanence dans le camp.

Adil, un grand gaillard algérien de 26 ans, originaire de Batna, prend le soleil avec un compatriote et deux autres compagnons d’infortune venus de Tunisie et de Libye. Les jeunes gens sont en route depuis plus d’un an. Mustafa le Libyen a le bras marqué d’une profonde entaille. Le 16 juin, il se trouvait dans un squat de la ville quand une violente bagarre a éclaté: un Marocain a été poignardé à mort sous ses yeux par un autre migrant, probablement sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue. «La plupart des gens sont calmes, mais certains deviennent fous après une si longue route», explique Adil.

«Je sais ce que c’est que la guerre»

Après cette agression, plusieurs centaines de réfugiés ont décidé de marcher vers la frontière croate, expliquant qu’ils n’étaient pas en sécurité en Bosnie. Ils ont été refoulés, mais suite au meurtre, beaucoup de cafés de Velika Kladuša ont décidé de fermer leurs portes aux migrants. Dans une ruelle du bas de la bourgade, la pizzeria Sofric continue pourtant de servir chaque jour 500 repas chauds et gratuits. Une dizaine de volontaires se relaient pour cuisiner, tandis que les réfugiés donnent eux-mêmes un coup de main au service.

Vingt mètres plus loin, Hamdija Hodžić, un ancien policier, accueille aussi tout le monde dans le café qu’il a ouvert depuis qu’il est parti à la retraite. «Je sais ce que c’est que la guerre. La vie n’est pas autre chose qu’un rêve qui passe très vite.» La solidarité de cette poignée de citoyens risque cependant d’être bien vite dépassée si des milliers de réfugiés continent de converger vers la Bosnie-Herzégovine, devenue un cul-de-sac aux portes de l’Union européenne.


Lire également: 

Migrants, le piège de l'idéologie humanitaire

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a