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Recep Tayyip Erdogan et Jean-Claude Juncker en 2011 à Ankara.
© Umit Bektas/Reuters

Union européenne

Migrants, gisements de gaz, l’UE et la Turquie se préparent à un dîner à couteaux tirés

Tensions avec Chypre et la Grèce, notamment autour de nouveaux gisements de gaz, crise syrienne, accord migratoire et gel du processus d’adhésion à l’UE… Ankara est invité en Bulgarie ce lundi soir à la table des dirigeants européens. Une rencontre qui s’annonce houleuse

Faut-il y voir un symbole subliminal? Ce lundi soir, c’est dans le coquet petit château d’Euxinograd qu’aura lieu un dîner jugé crucial pour l’avenir des relations entre l’Union européenne et la Turquie. Ancienne résidence des tsars de Bulgarie, Euxinograd se trouve à la sortie de Varna, principale ville portuaire du pays. Mais surtout, son nom fait référence à l’ex-appellation de la mer Noire: le Pont-Euxin, baptisé lui-même à partir d’un mot de grec ancien signifiant «mer hospitalière». La mer et l’hospitalité seront justement au menu de ce repas, au cours duquel on n’attendra peut-être pas le dessert pour évoquer les tempêtes qui bousculent le couple Ankara-Bruxelles. Autour de la table, quatre convives prendront place: le président turc, Recep Tayyip Erdogan, ainsi que l’hôte de la soirée, le premier ministre bulgare, Boïko Borissov, qui assume jusqu’en juin la présidence tournante de l’UE. A leurs côtés, le Polonais Donald Tusk, président du Conseil, accompagné de Jean-Claude Juncker, à la tête de la Commission européenne. Que sortira-t-il de ce meeting informel et à huis clos? Difficile de le prédire.

Reste que ce dîner à Euxinograd, qui a failli être annulé, risque de tourner en partie de poker. Où chacun jouera sa partition, tout en évaluant les cartes dans son jeu. Le duo Juncker-Tusk a déjà annoncé qu’il s’attendait à une rencontre «houleuse», ou en tout cas «pas facile». De son côté, le premier ministre bulgare, qui a beaucoup insisté pour l’organiser, l’a qualifiée d’«une des dernières chances pour maintenir le dialogue avec la Turquie». En guise d’invitation à dîner, on a connu plus convivial…

Ankara et Athènes, frères ennemis

Il est vrai que les relations avec Ankara ne cessent de se détériorer depuis plusieurs mois, incitant les Européens à sortir de leur réserve. Outre les inévitables questions sur un régime qui bafoue ouvertement les droits de l’homme et agit en électron libre – voire en meurtrier dans le conflit syrien, comme le démontre encore la récente prise d’Afrine –, ce sont les actions de la Turquie en Méditerranée orientale qui ont également troublé les dirigeants européens à la veille de cette rencontre.

Lire aussi: Afrine aux mains des Turcs: «Un coup de poignard»

Celles-ci visent deux membres de l’UE: la Grèce et Chypre. Voilà bien longtemps, certes, que les violations de l’espace aérien et maritime, toujours à l’initiative de la Turquie, font partie d’un étrange duel entre Ankara et Athènes, frères ennemis séculaires qui se font face en mer Egée. Mais début décembre, Erdogan aura été le premier chef d’Etat turc à remettre ouvertement en cause le traité de Lausanne de 1923. Et par conséquent les frontières maritimes entre la Grèce et la Turquie. Ce côté vintage XIXe siècle, malgré tout lourd de périls, s’est trouvé renforcé à la mi-février, lorsque deux patrouilleurs, l’un grec et l’autre turc, se sont heurtés au large des îlots inhabités d’Imia. Lesquels appartiennent à la Grèce mais sont revendiqués par la Turquie.

Au même moment, bien plus au sud, au large de l’île de Chypre, une plateforme de forage de gaz sera bloquée à deux reprises par des vaisseaux turcs, d’abord sous prétexte de «manœuvres militaires», avant qu’Ankara ne décrète officiellement son refus de toute exploitation d’hydrocarbures au profit de la République de Chypre tant que la partie de l’île qu’elle occupe depuis 1974 n’a son mot à dire sur ses ressources.

Bruxelles change de ton

Reste que cette «entité» turcophone dans le nord de l’île n’est reconnue que par Ankara, alors que la République de Chypre et la Grèce sont membres de l’UE. Bruxelles s’est souvent montré très discret face aux agressions turques dans cette région. Mais depuis peu, le ton a changé.

Lire aussi: Ces Turcs qui s’installent chez le frère ennemi grec

Lors du Conseil européen du 23 février, le président de la République de Chypre, Nikos Anastasiadis, a obtenu de ses pairs de l’UE de conditionner le maintien du meeting de Varna à l’arrêt des hostilités en Méditerranée orientale. Et, à l’approche de ce dîner crucial, Donald Tusk en rajoutait une couche jeudi en affirmant un clair soutien à la Grèce et à Chypre. Des déclarations très mal vécues par Ankara, qui dès vendredi les a jugées «inacceptables». Il a donc fallu tout l’entregent du premier ministre bulgare pour maintenir ce dîner au château.

La découverte d’importants gisements de gaz dans le sud de la Méditerranée, et notamment au large de Chypre, a changé la donne

Georges Seferzis, analyste politique grec

«Borissov est lié par les députés musulmans, d’origine turque, qui assurent sa majorité parlementaire. Sans eux, il serait peut-être nettement plus hostile à la Turquie. Mais dans l’immédiat, il est contraint d’assumer le rôle d’arbitre pour des raisons d’équilibre interne», rappelle l’analyste grec Georges Seferzis, contacté à Athènes, où les récentes rodomontades turques suscitent d’autant plus d’inquiétudes qu’Erdogan refuse de relâcher deux officiers grecs arrêtés le 1er mars, «égarés» du côté turc de la frontière. Des militaires que le maître d’Ankara pourrait tenter de monnayer contre huit officiers turcs ayant fui leur pays pour la Grèce dans la foulée du coup d’Etat de juillet 2016.

«La tension est vive, tout le monde est très préoccupé, en Grèce comme à Chypre», confirme Georges Seferzis, qui estime cependant que le soutien de Bruxelles à Chypre est «une redistribution des cartes» qui n’a pas grand-chose à voir avec les principes éthiques: «La découverte d’importants gisements de gaz dans le sud de la Méditerranée, et notamment au large de Chypre, a changé la donne. L’Europe y voit l’occasion d’assurer enfin son autonomie énergétique et de cesser de dépendre de la Russie. Du coup, Chypre reprend de l’importance dans la zone. La Turquie, elle, par laquelle passe actuellement le gaz russe, se trouverait affaiblie par ces nouveaux deals. Les prises de position actuelles sont liées aux promesses de cet eldorado gazier», explique-t-il.

«Nous voulons être membre à part entière de l’UE»

Le gaz dans l’eau ne figure pas, du moins officiellement, au menu des difficiles discussions de Varna. Depuis plusieurs semaines, la Turquie, qui a insisté pour la tenue de cette réunion, fait savoir qu’elle compte surtout obtenir des avancées sur des questions gelées, comme la libéralisation des visas ou la réactivation du processus de son adhésion à l’Union européenne. Tout en réclamant à nouveau du cash pour contenir les réfugiés qui se trouvent désormais coincés sur son territoire depuis la conclusion d’un accord controversé en mars 2016 avec Bruxelles.

La carte maîtresse d’Erdogan face à l’Europe est la même depuis deux ans: ces réfugiés qui avaient massivement afflué sur les côtes grecques en 2015

Dans une interview accordée le 9 février au quotidien italien La Stampa, Erdogan l’a rappelé: «Nous voulons être membre à part entière de l’UE […], il n’y a pas d’autre solution», balayant dans la foulée toute proposition alternative d’un «partenariat», formulée par Emmanuel Macron. Pourtant, rares sont les observateurs qui jugent cette exigence sérieuse: «C’est d’abord une manière de faire monter les enchères en soulignant les lacunes côté européen, confirme Georges Seferzis, alors qu’en réalité Erdogan ambitionne d’abord de devenir le leader du monde musulman, à la tête d’une nouvelle puissance régionale.»

Reste donc la carte maîtresse d’Erdogan face à l’Europe, la même depuis deux ans: ces réfugiés qui avaient massivement afflué sur les côtes grecques en 2015, et qui se trouveraient désormais cantonnés en Turquie depuis l’accord migratoire de mars 2016. Avec près de quatre millions de réfugiés sur son sol, Ankara assume indiscutablement une part importante du fardeau. En échange de ce confinement sur son territoire, la Turquie avait obtenu de recevoir dès 2016 3 milliards d’euros. Et les Européens ont d’ores et déjà promis qu’ils s’engageraient à remettre 3 milliards supplémentaires sur la table à Euxinograd ce lundi soir.

Les Européens hantés par l’afflux de réfugiés

La mise est importante, mais au poker c’est le bluff qui pèse. Or sur ce terrain-là, Erdogan reste le maître du jeu. «Les promesses n’ont pas été tenues», affirmait-il récemment, soulignant que «jusqu’à présent, seuls 850 millions d’euros sont entrés dans [les] coffres», sur les 3 milliards déjà prévus. Avant d’ajouter, dans ce style menaçant qu’il affectionne: «Ce pays a une fierté et on ne peut pas jouer avec notre fierté […], s’ils veulent s’endormir sur leur argent, c’est leur choix. Nous le leur mettrons sous les yeux à Varna.»

La vérité comptable semble plus complexe. Mais au-delà, la Turquie d’Erdogan dispose, avec les réfugiés, d’un levier susceptible de faire taire, ou baisser d’un ton, les critiques de leaders européens encore hantés par l’afflux humain de 2015 et désormais soucieux d’«externaliser la gestion des flux migratoires», et «d’éloigner ce qui est perçu comme un problème; les personnes fuyant la guerre et la persécution», déplorait Amnesty International à la veille du deuxième anniversaire de l’accord entre la Turquie et l’UE. Lequel, outre la remise en cause radicale du droit d’asile, ne fonctionne pas si bien que ça: les relocalisations promises en contrepartie par les Etats membres se font au compte-gouttes en raison des réticences de certains d’entre eux. Et les réfugiés arrivés après mars 2016, depuis les côtes turques, se trouvent désormais condamnés à attendre l’issue d’interminables procédures dans des camps de transit surpeuplés sur les îles grecques qui font face à la Turquie. Les conditions de vie y sont abjectes, l’incertitude et le désespoir provoquent de multiples tensions.

Bien plus préoccupant: malgré le deal avec la Turquie, les arrivées se poursuivent en Europe. Certes, moins impressionnantes qu’à l’été 2015, elles sont néanmoins en hausse depuis l’été dernier, à raison de 1000 à 1200 nouveaux venus par mois. Dans l’ignorance ou l’indifférence des dirigeants européens, focalisés sur leurs agendas électoraux. En Grèce, certains expliquent d’ailleurs cette augmentation des flux par la montée des tensions entre l’UE et Erdogan, qui n’aurait qu’à lâcher du lest pour recréer le chaos aux portes de l’Europe. Qui pourrait douter que le président turc ne joue de cet avantage lors de cette rencontre au bord de la mer Noire? Une conférence de presse est prévue à l’issue du dîner. Mais, à moins d’un clash inattendu, pas certain qu’on apprenne tout de suite qui a sorti le couteau le premier, ni qui a réellement gagné cette partie de poker.

Lire aussi le long format: La Méditerranée, cimetière marin

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