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Manifestation pro-migrants, en réaction à la position anti-migration du maire de Domodossola.
© Luis Lema

Reportage

Les migrants mettent Domodossola en ébullition

A la frontière suisse, le maire veut installer un «couvre-feu» pour les candidats à l’asile. Mais la résistance s’organise dans la petite ville italienne, coupée en deux par cette question

Personne ne savait trop comment faire. Lorsque Gabriele Ricci est venu déposer la requête pour organiser la manifestation, l’employé lui a demandé: «Et combien serez-vous, en gros?» Le jeune homme n’avait pas vraiment réfléchi à cette question. Il ne voulait pas se montrer présomptueux. «Euh… Une centaine, ça ira?»

Ils étaient finalement entre 300 et 400 à se réunir, il y a deux semaines, sous les fenêtres de la mairie de Domodossola. Beaucoup de jeunes, mais aussi des représentants de syndicats et des partis de gauche, qui finiront tous par entonner une version hip-hop de Bella Ciao, le chant de la résistance. Une manifestation dans la petite ville endormie de 18 000 habitants, encaissée dans les montagnes? Pratiquement du jamais vu depuis… le siècle dernier, lorsque Domodossola manifestait contre la fermeture de ses usines. Un signe? Face à cet événement totalement exceptionnel, les membres de la police et des carabinieri, tapis derrière leurs fourgons, étaient pratiquement aussi nombreux que les manifestants, comme s’ils s’attendaient au pire.

Sur la petite tribune, pour Gabriele Ricci, jeune militant du Parti démocrate de Matteo Renzi, l’heure était venue: «Nous ne sommes pas là pour avoir la tête du maire, mais pour défendre le droit, dans cette ville transformée en forteresse. Domodossola n’est pas le Bronx. Nous sommes devenus la risée de l’Italie entière.»

Un «couvre-feu» demandé pour les migrants

La tête du maire? Les jours précédents, les médias du pays avaient fait le pied de grue pour entendre cet ancien de la Ligue du Nord, élu en tant que candidat indépendant de centre droit. A la mairie depuis un an, Lucio Pizzi n’a eu depuis lors qu’un thème à la bouche: l’immigration qui, à ses yeux, est en train d’amener le «chaos», non seulement à Domodossola, mais aussi dans toute l’Italie.

Début juin, le maire avait mis le feu aux poudres en prônant l’établissement d’un «couvre-feu» pour les migrants, afin de rétablir «la sécurité de mes concitoyens». Interdiction pour les «extra-Européens» de Domodossola de sortir dans la rue passé 20 heures, sous peine d’«expulsion» immédiate. Et même interdiction de se montrer dans la ville, à toute heure, pour les candidats à l’asile venant d’autres communes italiennes. «L’immigration est hors de contrôle», lançait-il, en invitant les maires de l’Italie entière à exiger les mêmes mesures. Il martelait: «La fête est finie.»

Gabriele Ricci et ses copains ont vite fait de réunir quelque 250 signatures de protestation, via les réseaux sociaux. Puis ils ont appelé à cette manifestation à 20h01, en guise de pied de nez au couvre-feu. «Nous sommes gênés pour lui. Le maire veut faire de Domodossola une cité obscurantiste, clamaient les orateurs. C’est ainsi que commencent les vilaines histoires.»


Selon les derniers chiffres du Ministère de l’intérieur, quelque 83 000 personnes ont rejoint l’Italie par la mer depuis le début de l’année. Alors que la route qui passe par la Turquie et la Grèce est désormais verrouillée, ce chiffre est en augmentation de près de 20% par rapport aux années précédentes, déjà exceptionnelles. Face à des partenaires de l’Union européenne qui renâclent à jouer leur part, le gouvernement italien a présenté un plan cet hiver qui prévoit de demander à toutes les communes du pays de se répartir les migrants. A ce jour, moins de 20% des 8003 communes italiennes accueillent des demandeurs d’asile. L’idée, c’est de partager équitablement l’effort, en accueillant partout un réfugié pour 300 habitants.

Accueil de 670 migrants prévu dans la province

Rome veut «remplir (de migrants) nos casernes, nos écoles, nos hangars, nos entrepôts», s’est énervé le maire. Avant de promettre: «Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour m’y opposer.» Bon an mal an, Domodossola accueille désormais environ 90 migrants. A l’échelle de toute la province (Verbano-Cusio-Ossala, 160 000 habitants), il est désormais prévu d’en abriter 670.

Il y a deux factions ici. Ceux qui sont liés à l’accueil des migrants, et ceux qui ne veulent rien savoir de cette question

Sonia Manini

Cette nouvelle répartition pourrait aussi avoir le mérite de rendre tout le processus un peu plus prévisible. Car jusqu’ici, le système italien brille surtout par son improvisation. «Il n’y a aucune logique», clame à Domodossola Mauro Ferrari, directeur du service social des communes de l’Ossola, tout au nord du Piémont. C’est en avril 2014 que Domodossola a reçu son premier contingent de demandeurs d’asile. Un coup de téléphone de Rome, et 40 personnes, en majorité des Nigérians, qui débarquaient à la gare le lendemain. A l’époque, aucune structure n’était en place pour les accueillir. «Encore aujourd’hui, je ne sais rien des gens qui vont arriver. La semaine dernière, sept personnes ont été envoyées ici. Or il y avait quatre mineurs, qui demandent bien sûr un accompagnement particulier.»

A l’Hôtel de ville, le maire se montre désormais peu disposé à parler de la polémique qu’il a lui-même créée. Prétextant le surplus de travail lié à la manifestation, le chef de la police n’est pas plus bavard. «Il y a deux factions ici. Ceux qui sont liés à l’accueil des migrants, et ceux qui ne veulent rien savoir de cette question», juge Sonia Manini, qui coordonne le travail des assistants sociaux au consortium intercommunal.

En trois ans, il a fallu mettre en place une escouade d’éducateurs, d’assistants sociaux, d’«opérateurs sociosanitaires», d’éducateurs ou d’assistants à domicile qui encadrent les migrants, leur apportent un support psychologique ou aident à leur intégration par le travail, le sport et les activités artistiques. «La procédure d’asile peut durer une année et demie ou deux ans, explique Mauro Ferrari, le directeur. Il s’agit, pendant cette période-là, de favoriser pour eux une sorte de semi-autonomie.»

Dans la vaste majorité des cas, pourtant, l’asile est refusé. «Alors ils deviennent ipso facto des clandestins qui n’ont plus de couverture santé, plus de travail, plus d’argent. Ils n’ont pas le droit de partir à l’étranger et ne sont pas en mesure non plus de rentrer chez eux». Mais ces gens, note le directeur, ne restent pas à Domodossola. «Ici, tout le monde se connaît. Il n’y a pas de champs ou de grandes usines où on les ferait travailler au noir. Ces clandestins, s’ils restaient, seraient immédiatement identifiés.» A cela s’ajoutent la proximité de la frontière suisse et les retours de migrants refoulés tous les jours dans le train vers Brigue. Mais ceux-là aussi ne font que passer, dans un sens puis dans l’autre, pour être ensuite ramenés par la police italienne à la case départ, à Milan. Avant leur prochaine tentative.


Domodossola, un cas d’école du durcissement à l’œuvre un peu partout en Italie? Pour la première fois, le populiste Mouvement 5 Stelle a réussi à élire ici des représentants au conseil municipal. Dans un premier temps, ils s’étaient montrés plutôt compréhensifs face à la manif, avant de faire volte-face et de la dénoncer, sans doute sur les instructions du quartier général du parti, à Rome.

Des soins offerts par des dentistes

«Pour notre part, nous avons décidé de devenir aussi invisibles que possible», affirme Simonetta Valterio, l’une des responsables de la coopérative La Bitta. Depuis l’année dernière, cette coopérative a ajouté l’accueil des migrants à ses activités sociales en faveur des enfants, des handicapés ou des aînés. Après une révolte des habitants, un projet d’accueil pour vingt personnes a été abandonné pas loin, à Valle Antrona. «Maintenant, on vise plutôt des petits appartements, occupés par des femmes et des enfants. C’est plus facile de les faire accepter par les habitants que les hommes seuls.»

L’autre jour, Simonetta Valterio a contacté une demi-douzaine de dentistes du coin pour leur proposer de soigner gratuitement les migrants. Tous ont accepté. La coopérative tâche aussi d’employer les migrants pour en faire profiter la communauté de manière visible, comme dans le nettoyage des parcs. Mais cela ne l’empêche pas de considérer que le système dans son ensemble, trop cher, placé constamment dans une fausse urgence, est à jeter. «Le problème, c’est que ceux qui le critiquent basculent tout de suite dans le camp du racisme. C’est impossible d’être entre les deux.»

Au service social de Mauro Ferrari, on dit la même chose, en plaisantant face à l’ambiance de «quasi-guerre civile» instaurée par le maire: «Malgré toutes les difficultés, notre maître mot reste l’intégration. Mais avec le climat qui est en train de s’installer, le meilleur moyen de les intégrer, ce serait de leur donner un fusil à chacun…»

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