Le 20 janvier 1945, Le Quotidien de Silésie publie le dernier rapport de la Wehrmacht engagée sur le front est. Tonalité rassurante; rien de particulier à signaler. C’est dire si la surprise est totale lorsque, le même jour, en fin de matinée, l’ordre d’évacuer Breslau retentit dans les rues de la cité millénaire. «Femmes, enfants, quittez à tout prix la ville!» C’est la panique. Un plan d’évacuation existe, mais seulement sur le papier. Rien n’est prêt pour que les habitants de la deuxième ville du Reich par sa taille puissent échapper à la bataille. Trompés jusqu’au dernier jour par la propagande nazie, les civils sont piégés.

Dans un chaos indescriptible, celles et ceux qui en ont la force tentent leur chance à pied. Ils tirent sur les routes glacées et enneigées de Silésie des chariots sur lesquels ils ont jeté à la hâte quelques effets personnels. Ilse Braun est mieux lotie. La sœur de l’amante de Hitler, Eva Braun, a le privilège de monter à bord du train de nuit à destination de la capitale. Le lendemain matin, à Berlin, une limousine SS la prend en charge et la conduit au prestigieux hôtel Adlon, à un jet de pierre du bunker du Führer. Les deux sœurs dînent le soir aux chandelles. Ilse, lucide, détaille le drame qui se noue à Breslau. Eva n’a aucune idée du sort qui attend les Allemands livrés à eux-mêmes dans les confins orientaux du Reich, ces territoires que les Soviétiques sont en passe de mettre sous leur joug. Quand Ilse accuse Hitler d’entraîner, par son aveuglement, l’écroulement du Reich, Eva s’emporte contre l’ingratitude de sa sœur: «Tu ne mérites que la fusillade!»

Le 22 janvier, la présence de soldats soviétiques est signalée dans les faubourgs de Breslau. Les premières bombes tombent sur la cité au riche patrimoine architectural. Sur les plans SS, Breslau est l’ultime rempart allemand contre l’Armée rouge. La ville a été érigée en une forteresse que la propagande nazie dit «imprenable». Quelque 40 000 hommes issus de huit régiments ont mission de la défendre. C’est beaucoup, mais la plupart sont des réservistes, des cadets et des vétérans sans grande expérience militaire. Le siège durera 82 jours. Le 5 mai 1945, l’officier Hermann Niehoff reconnaît la défaite: «Hitler est mort. Berlin est tombé. Les conditions pour la poursuite des combats à Breslau ne sont plus réunies. Chaque nouvelle victime est un crime. Je me suis donc résolu à interrompre les combats, à livrer la ville à l’ennemi et à lui proposer son occupation à des conditions dignes. Nous avons rempli notre devoir, comme la loi le prescrivait.»

Le lendemain, Hermann Niehoff signe la capitulation, quatre jours après celle de Berlin. Breslau est le dernier bastion de résistance allemande à déposer les armes. Un honneur chèrement payé. Eglises, bâtiments universitaires, usines, hôpitaux, ponts sur la rivière Oder, palais, immeubles d’habitation et villas, marchés: la cité est un champ de gravats. Partout plane l’odeur de la mort.

Affamés, hirsutes, démoralisés, les survivants qui se risquent hors des caves et des abris ignorent que le pire est devant eux. L’occupant signe sa victoire par un déchaînement de brutalité. Les jours suivants, les pires exactions sont commises méthodiquement par des soldats soviétiques ivres de vengeance. Les femmes sont violées, les maisons pillées puis incendiées. Les militaires allemands capturés sont faits prisonniers de guerre. Les civils sont provisoirement conduits dans des camps de fortune à l’extérieur de la ville.

Sur l’Allemagne en ruine règne un silence épais. «Stunde null» (l’heure zéro), disent les Allemands pour caractériser ce moment particulier de la défaite: l’attente d’un sort inconcevable et imprévisible. La reddition sans condition réclamée par les vainqueurs était la réponse logique à la nature particulière de la tyrannie hitlérienne. Elle entraînait la suspension jusqu’à nouvel ordre de la souveraineté allemande. Jamais dans les Temps modernes un grand pays membre du «concert européen» n’avait connu pareil sort, celui que les Romains appelaient la debellatio, la destruction par la guerre qui fait disparaître le peuple et l’Etat.

Sur le terrain, tout va très vite. Dès le 9 mai 1945, les Soviétiques imposent à Breslau une administration polonaise provisoire. Joyau des provinces de la Prusse-Orientale, la ville est rebaptisée Wroclaw. Allemande depuis sept siècles, elle devient polonaise. Les mois suivants, les habitants – le dernier recensement avant la guerre en avait dénombré 629 565, dont 97% d’Allemands – sont chassés plus à l’ouest, direction Berlin, la Saxe ou la Bavière. Originaires de Vilnius ou de Lvov, des Polonais expulsés de leur patrie à l’est de la Pologne sont littéralement «rapatriés» à Breslau pour rebâtir Wroclaw. Ce tragique échange de population symbolise les heures les plus noires du XXe siècle, que des historiens appelleront plus tard «siècle des expulsions» ou «siècle des réfugiés».

Le sort de Breslau est exemplaire de la migration forcée des Allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale. On en distingue trois étapes. Les mois précédant la capitulation, plusieurs centaines de milliers de civils allemands ont pris la fuite, tentant d’échapper à l’avancée des troupes soviétiques. Dans une deuxième phase déclenchée aussitôt après l’armistice, on assiste à des «expulsions sauvages» des populations vaincues. Ces expulsions interviennent dans un climat de vengeance, spécialement envers les Allemands qui ont formé d’importantes minorités à l’intérieur de la Tchécoslovaquie et de la Pologne. Ils sont chassés de leur maison par les vainqueurs. Des décrets urgents les exproprient de leurs biens. Ils sont jetés sur les routes dans le plus grand dénuement et sous la vindicte. On leur fait payer d’«avoir servi de 5e colonne à Hitler». La troisième phase, l’expulsion concertée et encadrée des Allemands, interviendra après la Conférence de Potsdam.

Le but de Staline était d’expulser autant d’Allemands que possible avant les négociations de Potsdam. En échange des territoires que son armée a ravis à la Pologne pour les rattacher à l’Ukraine soviétique, il projetait d’amputer un quart du territoire du Reich allemand pour le donner à la Pologne, et décaler celle-ci d’environ 250 kilomètres plus à l’ouest. La conférence de Potsdam entérine cette stratégie – la politique du fait accompli. Le 2 août 1945, Churchill et Truman valident, à titre provisoire, la ligne Oder-Neisse comme nouvelle frontière occidentale polonaise. La Prusse-Orientale, la Poméranie et la Silésie deviennent polonaises. L’article 13 des accords autorise les expulsions de tous les Allemands résidant à l’est de cette limite, «à condition qu’elles soient réalisées de manière ordonnée et humaine». Les expulsés seront transférés vers l’Allemagne, réduite à ses nouvelles frontières.

Dès novembre 1945, des transports collectifs sont organisés depuis les régions désormais polonaises mais sous contrôle soviétique. Les expulsés sont entassés dans des trains à bestiaux. Un plan de répartition les attribue aux trois zones soviétique, américaine et britannique. Les transferts se prolongent jusqu’en 1949. Au total, cette migration forcée concerne quelque 13 millions d’Allemands. En 1950, l’Allemagne de l’Ouest (RFA) dénombre 7,876 millions d’expulsés venus de l’est, soit 16,5% de sa population. Au même moment, un habitant sur quatre de l’Allemagne de l’Est (RDA), soit 4,347 millions d’individus, est un expulsé.

Ce transfert massif de population place les occupants de l’Allemagne vaincue devant un défi considérable: la double obligation d’accueillir une masse de réfugiés dans un pays appauvri et détruit, et d’assurer leur intégration sous peine d’explosion sociale. En zone soviétique, la nouvelle administration centrale prend les mesures les plus radicales: le terme de réfugié est proscrit et les nouveaux arrivants sont enregistrés comme des «déplacés» (Umsiedler), un vocable imposé pour sa neutralité. Ce statut s’applique à tous les Allemands qui ont quitté leur domicile précédemment situé au-delà des nouvelles frontières allemandes. «La raison de leur abandon de domicile est d’importance secondaire», affirme la section de naturalisation du Land de Saxe dans un texte de mai 1947 qui sera ensuite repris par d’autres administrations régionales.

Les Alliés anglo-saxons, eux, commencent par considérer les Allemands chassés de leur patrie comme des réfugiés (refugees, Flüchtlinge). Puis, dès 1946, s’impose le terme d’expulsés (expellees, Vertriebene). Cette transition sémantique reflète alors le souci d’éradiquer l’idée d’un retour possible dans les régions d’origine.

Les récits que font ces réfugiés de leurs premières années d’exil décrivent un abattement moral et une vie misérable. La famine n’est jamais loin. La pénurie de logement est dramatique en raison des destructions. La réforme monétaire de 1948 fait fondre les économies que certains expulsés ont réussi à sauver. Privés de tout accès ou presque au marché noir, ils deviennent des «citoyens de seconde zone». Dans la Bavière rurale et pauvre qu’ont rejointe une majorité des Allemands originaires des Sudètes en Tchéco­slovaquie, on dénonce une «invasion de sauterelles». Les nouveaux arrivants sont vus comme une menace pour l’identité régionale.

Dès 1950, l’intégration matérielle des expulsés devient un des enjeux de la concurrence entre les deux Allemagnes. A l’est, la Guerre froide place la zone d’occupation soviétique au défi d’accélérer la création d’un Etat socialiste, en renforçant la collaboration avec l’URSS mais aussi avec les voisins de l’est que sont la Pologne et la Tchécoslovaquie. Dans ce contexte, la question des déplacés est un poids. Il faut éviter qu’ils ne développent une identité collective. Et le pouvoir soviétique veut leur faire accepter ce que la plupart refusent: la frontière orientale sur la ligne Oder-Neisse est définitive. L’allusion à l’ancienne patrie et l’opposition à la nouvelle frontière avec la Pologne sont considérées comme du revanchisme et de la propagande réactionnaire. Soit de graves délits portant atteinte à l’Etat. La répression se durcit contre ceux qui cultivent l’idée du retour.

En Allemagne de l’Ouest, l’évolution est inverse. Le terme d’expulsé, plus revendicateur que celui de réfugié, s’impose. Le substantif Vertreibung, qui dit l’arrachement, le déracinement, et qui contient implicitement une condamnation morale de l’expulsion, sert à désigner tous les Allemands expulsés. Il connaît un succès durant la Guerre froide. La RFA a été réintégrée dans le concert des nations et l’anticommunisme devient un des ciments du consensus social. Attribuée exclusivement à Staline et aux gouvernements ou partis communistes est-européens, l’expulsion est là aussi instrumentalisée à des fins politiques.

Nombre d’expulsés allemands cultivent longtemps la nostalgie de la patrie perdue. Mais la plupart finissent par admettre la nécessité de s’assimiler. Comme le montrera l’historien Alexander von Plato, la distance entre les autochtones et les nouveaux venus n’est pas si grande: «Si les expulsés arrivaient dans un espace nouveau, chaque Allemand devait entrer dans un temps nouveau.» Car les deux groupes de population sont unis par la volonté commune de dépasser l’«heure zéro». Personne ne peut nier la nécessité vitale d’une reconstruction totale sur de nouvelles bases. C’est ainsi que l’on assiste à une redéfinition générale des identités allemandes après la guerre. Et, au fil des années, l’expulsion et les souffrances endurées par les Allemands à l’effondrement du nazisme disparaissent du discours public sur la grande histoire.

Il faut la fin de la Guerre froide puis l’adhésion à l’Union européenne des pays expulseurs pour réveiller l’intérêt pour le thème des réfugiés allemands. Ces bouleversements politiques majeurs créent les conditions favorables pour renouveler les formes de mémoire collective de l’expulsion. La littérature tient son rôle de phare avant-gardiste. Le premier à lever le tabou est l’écrivain Günter Grass. Prix Nobel de littérature, compagnon de route de Willy Brandt, engagé depuis toujours aux côtés de la social-démocratie, donc peu suspect de vouloir relativiser les crimes nazis, il s’empare du thème de l’exode dans son roman En Crabe. Un autre livre produit un choc comparable: L’Incendie de Jörg Friedrich, qui met en scène le déluge de feu s’abattant sur les villes de Hambourg, Dresde et Cologne entre 1943 et 1945. De jeunes auteurs – Christoph Amend, Tanja Dückers, Stefan Wackwitz, Olaf Müller ou encore Reinhard Jirgl – explorent à leur tour le thème de l’exode et des territoires perdus, cette page du passé vécu par leurs grands-parents. Avec, toujours en filigrane de leurs récits, la difficulté d’évoquer les souffrances allemandes devant celles infligées à d’autres par le «peuple des bourreaux».

Cette discussion tourne à la polémique quand l’Union des associations d’expulsés fait le forcing pour créer à Berlin un centre contre les expulsions dédié aux Allemands chassés de leur patrie à la fin de la guerre. Soixante ans après la fin du conflit, dans une Allemagne cherchant à normaliser ses relations avec ses voisins de l’est qui vont entrer dans l’UE, ce projet de portée nationale déclenche aussitôt une vive hostilité en Pologne et en République tchèque. La presse, des intellectuels et des personnalités politiques organisent la contestation, accusant ce projet «unilatéral» d’«attiser les haines» et de «banaliser le chauvinisme».

Puis, récemment, un consensus est trouvé pour que le futur centre élargisse la démarche initiale. On tiendra largement compte des risques, identifiés très tôt, de tout miser sur l’empathie avec les victimes et de dissoudre les responsabilités en ne hiérarchisant pas les causes ayant mené à la tragédie des expulsés. La migration forcée des Allemands sera considérée sous un angle­ européen et global. Le recrutement des chercheurs pour faire grandir l’institution sera élargi à la Pologne et la République tchèque. Le centre ne fera pas l’économie d’un travail pédagogique sur les écheveaux de responsabilités particulièrement embrouillés dans les tragiques événements qui ont bouleversé l’Europe centrale. A ces conditions seulement il apportera une pierre à la réconciliation durable des ennemis d’hier.

Sur le terrain, les signes d’espoir existent. Comme à Wroclaw, où un Polonais germanophile fait souffler l’esprit de réconciliation. Maciej Lagiewski est le directeur du Musée historique municipal. Le regard sombre, le verbe flamboyant, il nous recevait en janvier 2003 dans son bureau logé dans une aile du bâtiment gothique de la mairie sur le rynek, la majestueuse place centrale. La trajectoire de cet ancien sportif d’élite passionné d’histoire de l’art fait écho à celle de la ville. Ses parents ont été déportés par les nazis pendant la guerre. Leur seul tort était d’être Polonais. Dans la hiérarchie nazie des «races», les Polonais étaient inférieurs, ce qui impliquait de réduire leur élite à néant, au besoin par l’assassinat, et de les asservir dans des conditions infra-humaines.

A ses visiteurs, Maciej Lagiewski raconte avoir retrouvé un tract nazi conservé par son père: «Allemand, sois fier de ton peuple! Un Polonais restera toujours un Polonais. Jamais il ne pourra être ton camarade.» Et pourtant, lui s’est convaincu que l’amitié entre Allemands et Polonais est non seulement possible, mais souhaitable et féconde.

L’intellectuel polonais cite «la formidable architecture de Wroclaw» à l’origine de cet acte de foi. Il a enquêté en profondeur sur l’histoire de Wroclaw, ex-Breslau. Il en a épluché les strates superposées comme un mille-feuille. Il a fait parler ses pierres. S’il a réconcilié la ville polonaise avec son passé allemand, c’est qu’il a su en révéler l’histoire niée par les maîtres communistes: la communauté de destin qui lie les Allemands chassés de Breslau et les Polonais de Vilnius et Lvov qui les ont remplacés.

«Cet épisode tragique, unique, a façonné l’identité de Wroclaw, ville nouvelle dans une coque ancienne, ville de déracinés», nous confiait-il dans un allemand parfait, ce qui ne va pas de soi dans un pays dont les autorités communistes, quarante-cinq ans durant, ont interdit aux Silésiens de parler «la langue de Hitler». Pour les mêmes raisons, des monuments et statues furent rasés à la fin de la guerre. Mais aujourd’hui la statue du poète Schiller trône à nouveau au centre de la ville. Et Maciej Lagiewski, mémoire vivante de la cité, ne se lasse pas de rappeler que «Wroclaw, c’est l’Europe!»

Demain: un monde de migrants