Europe

Migrations: l'Europe cherche à verrouiller la Méditerranée

La Méditerranée centrale est aujourd’hui la principale voie de passage des clandestins vers le Vieux Continent. L’Union européenne veut les stopper en profitant d’un sommet informel, ce vendredi à Malte, pour clarifier ses ambitieux projets

Face aux cohortes de migrants qui se dirigent vers son territoire, l’Union européenne entend reprendre le contrôle de ses frontières. Elle a considérablement réduit, l’an dernier, le nombre des arrivées par la Méditerranée orientale, en obtenant de la Turquie qu’elle retienne autant que possible ce flux. Elle espère maintenant limiter les passages en Méditerranée centrale, l’autre grande voie de transit vers le Vieux Continent. Une ambition qu’elle s’apprête à clarifier lors d’un sommet informel organisé ce vendredi à Malte.

L’Afrique du Nord: là est désormais l’urgence pour tous ceux qui désirent limiter l’afflux des migrants. Tandis que les arrivées par la Méditerranée orientale, entre la Turquie et la Grèce, sont tombées en 2016 en dessous des 174 000, celles par la Méditerranée centrale, entre la Libye et l’Italie, ont dépassé les 180 000.

Stratégie contre-productive

L’heure est venue de changer de méthode. D’autant que la stratégie suivie ces dernières années s’est avérée contre-productive: les navires européens déployés dans les eaux internationales pour traquer les passeurs ont passé le plus clair de leur temps à récupérer des migrants abandonnés à eux-mêmes, au grand bénéfice des trafiquants qui n’ont même plus à amener leurs clients à bon port.

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Les hasards du calendrier accélèrent le mouvement. La République de Malte a été chargée d’assurer la présidence des Vingt-Huit en ce début d’année. Or, ce minuscule pays, le plus petit de l’Union européenne, est situé au coeur de la Méditerranée centrale, ce qui le rend particulièrement vigilant face au courant migratoire en provenance d’Afrique. Son premier ministre, Joseph Muscat, espère profiter du sommet de ce vendredi pour hâter certaines décisions, comme la conclusion d’un accord avec la Libye sur le modèle du marché passé avec la Turquie.

Aide pour les gardes-côtes libyens

La Commission européenne et le Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ont présenté leur vision du dossier, la semaine dernière, dans une longue «communication». Contrairement aux autorités maltaises, ils ne croient pas en la possibilité de dupliquer avec Tripoli l’accord conclu avec Ankara: la Turquie a un gouvernement, qui contrôle ses frontières, la Libye en a deux, qui ne tiennent qu’une petite partie du territoire national. Bruxelles se contente d’espérer le rétablissement d’un Etat unitaire solide, en soulignant que telle est «la clé d’une réponse efficace et durable, sur le long terme, au défi de la migration».

L’obstacle reconnu, la Commission européenne entend le contourner de toutes sortes de façons pour limiter les passages en Méditerranée. Elle propose de renforcer l’aide que Bruxelles a commencé à apporter au corps des gardes-côtes libyens. Cette institution est aujourd’hui rachitique. Elle a besoin de formation de base comme d’équipements rudimentaires. Mais elle a le grand mérite d’exister. Surtout, une fois renforcée, elle est susceptible d’opérer là où Bruxelles n’a jamais pu envoyer ses navires, malgré des demandes répétées: dans les eaux libyennes. Ce qui ouvre la possibilité de récupérer les migrants assez près de leur point de départ pour les y ramener, au lieu de les repêcher en pleine mer et de se retrouver dans l’obligation de les conduire en Italie.

Un tel dispositif présente une difficulté cependant. Il transforme la Libye en cul-de-sac, soit en destination finale des dizaines de milliers de migrants qui traversent chaque année le Sahara en direction de Tripoli.

Pour alléger son fardeau, la Commission européenne propose de prodiguer le même type d’aide en formation et en matériel à ses douaniers qu’à ses gardes-côtes. L’idée est de rendre les premiers plus efficaces et plus capables de limiter les entrées au sud pendant que les seconds limiteront les sorties au nord. Un soutien comparable a commencé à être dispensé au pays d’où provient le flux le plus important, le Niger, en attendant de l’être à d’autres Etats de la région et de resserrer partout les contrôles aux frontières.

Un programme qui répond aux attentes des Européens

Mais si l’opération réussit, si se ferme l’axe principal Niger-Libye, le risque existe que s’ouvrent d’autres routes, susceptibles de traverser l’Egypte, la Tunisie ou l’Algérie, avant d’aboutir à l’Europe. Pour anticiper une telle évolution, Bruxelles propose à ces trois pays de s’associer comme la Libye à un réseau sophistiqué d’échanges de renseignements sur les mouvements en mer, le Seahorse Mediterranean Network. L’avantage qu’en retirerait l’Union européenne est évident: la rétention de nombreux migrants en Afrique du Nord. L’intérêt qu’y trouveraient les pays du Maghreb reste à négocier. Il pourrait être platement financier. Des discussions sont en cours.

L’Union européenne a pour but ultime l’installation en Afrique du Nord, voire au sud du Sahara, de camps du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Des endroits où les requérants d’asile pourraient présenter leur demande en s’épargnant de pénibles et dangereuses traversées d’espaces hostiles et en épargnant au Vieux Continent l’obligation de les entretenir.

A l’intention de tous ceux qui essuieront un refus, Bruxelles propose deux mesures à choix: une contribution à leur intégration dans la région de transit où ils sont arrivés et leur rapatriement.

Vaste programme! Le problème est qu’il répond aux attentes des Européens, pas à celles des migrants ou des pays de transit. Surtout, il existe une forte tension entre l’envie des gouvernements allemands, français, néerlandais ou italiens de contrer rapidement chez eux la montée du populisme xénophobe et les moyens envisagés pour ralentir la migration africaine vers le Vieux Continent: des moyens extraordinairement ambitieux, entre pacification et développement, qui exigeront beaucoup de temps pour produire leurs effets.

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