Le face à face entre Mesut Yilmaz et les généraux est arrivé à terme. Pouvoirs civil et militaire se sont longuement entretenus, hier, au cours d'un Conseil de sécurité national très attendu. L'enjeu du débat? Savoir qui des civils ou des militaires doit mener la politique de lutte contre l'islamisme en Turquie. Certains disent la politique tout court.

Depuis quinze jours, en effet, les généraux turcs et les tenants du pouvoir civil sont à couteaux tirés. Petites phrases assassines, communiqués vengeurs, ultimatums déguisés… la presse turque a amplement relayé le malaise. Ce jeudi, le premier ministre recevait toutefois le chef d'état-major… «La glace est en train de fondre!» titrait le quotidien Milliyet avant la réunion cruciale d'hier. Celle-ci devrait voir confirmée la politique voulue par l'armée: une chasse aux islamistes.

Organisme paritaire, réunissant une fois par mois les plus hauts responsables civils et militaires du pays, le Conseil de sécurité nationale (CSN) est en effet l'instance où les militaires turcs ont pris l'habitude d'intervenir régulièrement dans la vie politique du pays. C'est suite à un Conseil du même type, il y a un peu plus d'un an, qu'ils avaient mené une campagne pour obtenir le départ du premier ministre de l'époque, l'islamiste Necmettin Erbakan. Celui-ci avait passé la main en juin dernier.

Aujourd'hui encore, c'est la lutte contre le fondamentalisme religieux qui a bien failli mettre le feu aux poudres. Les militaires reprochant au gouvernement de la mener trop mollement. Conformément aux vœux de l'armée, l'actuelle coalition gouvernementale a bien fait passer cet été une loi amputant le cursus des 600 écoles pour Imam-prédicateurs, considérées comme autant de viviers de l'islam politique. Les «cours de Coran» qui fleurissaient un peu partout ont également été interdits. Mais l'équipe Yilmaz s'est bien gardée d'aller plus loin… A la tête d'un parti conservateur, Mesut Yilmaz entendait récupérer l'électorat du parti islamiste, dissous en début d'année.

Autre erreur du premier ministre: à la mi-mars, il se laissait aller à quelques commentaires désobligeants à l'endroit des militaires. Les invitant à «se mêler de leurs affaires» et prévenant qu'il entendait être le seul à «dicter une conduite» lors du prochain CSN, la lutte contre le fondamentalisme étant «l'affaire du gouvernement et de personne d'autre».

La réponse ne se faisait guère attendre: «Personne, quelle que soient sa position ou ses aspirations, ne peut tenter d'affaiblir la détermination des forces armées dans leur combat contre [… les mouvements] réactionnaires», proclamait l'état-major vendredi dernier. L'avertissement, interprété comme un véritable ultimatum par certains commentateurs, n'était pas à prendre à la légère: outre l'éviction en douceur du prédécesseur de Mesut Yilmaz, les forces armées turques ont déjà conduit trois coups d'Etat dans le pays depuis 1960.

Le soir même, le chef du gouvernement virait sa cuti, acceptant que l'armée joue le rôle qu'elle s'est elle-même attribué dans la lutte contre l'islam politique. Dans la foulée, il annonçait un train de mesures anti-islamiques: licenciement des policiers engagés dans des activités réactionnaires (une demande pressante des militaires); passage au régime général des banques islamiques (celles-ci ne pratiquant pas le prêt à intérêt, conformément au Coran qui dénonce l'usure) ou limitation des constructions de mosquées.

Reste qu'il s'agit là, pour le moment, de simples projets de loi. Le Parlement doit encore les voter… au grand dam des militaires qui préfèrent que le pouvoir légifère par décrets. «Le gouvernement doit prendre des mesures administratives plutôt que de compter sur de nouvelles lois», déclaraient hier des sources militaires anonymes au quotidien Turkish Daily News. Selon le même journal, les militaires aimeraient aussi que le chef du gouvernement fasse le ménage dans son propre parti, accusé d'abriter quelques éléments «réactionnaires».

Ironie du sort: ces islamistes, fondamentalistes et autres réactionnaires, qui, selon l'armée, minent la police ou l'administration, ont réussi à s'y implanter au début des années 80. A l'époque, le mot d'ordre était la lutte contre le communisme, cheval de bataille des militaires après leur coup d'Etat du 12 septembre 1980.