Quatre jours de manifestations, des morts chez les étudiants, des centaines d'arrestations, des démissions en cascade dans les rangs officiels et un régime divisé au plus haut niveau: Téhéran vit depuis jeudi dernier des journées exceptionnelles dont personne ne semble maîtriser l'issue. C'est la fermeture du quotidien réformateur Salam, mercredi, et l'adoption le même jour d'une loi très restrictive sur la presse au parlement qui ont mis le feu aux poudres. Le lendemain, une manifestation d'étudiants était durement réprimée par l'action conjointe des forces de l'ordre et des militants islamiques du Ansar-é Hezbollah.

Autres villes touchées

Tout aurait pu en rester là: de telles violences sont routinières dans l'Iran avide de réformes après vingt ans de Révolution. Alors que s'est-il passé? Toujours est-il que la nuit même, des centaines de policiers et de miliciens islamiques ont envahi des dortoirs d'étudiants à l'ouest de la ville, rue Kargar Shomali. «Ils ont frappé tout le monde, cassé tout ce qu'ils pouvaient, mis le feu à certaines pièces», témoigne un rescapé qui a vu certains de ses camarades sauter par les fenêtres et les autres se faire rouer de coups. Les étudiants affirment avoir relevé cinq morts, ce que des proches du président réformateur Mohammad Khatami ont confirmé dimanche du bout des lèvres. Mais l'avertissement n'a pas suffi. Dès vendredi matin, les étudiants crient leur colère sur un ton jamais encore utilisé dans les rues de Téhéran: «On veut soit l'islam et la loi, soit une nouvelle Révolution»; «Le Hezbollah commet des crimes»; ou encore «Honte à toi, Guide suprême».

La population sympathise et les attaques des miliciens islamiques se font plus timides à mesure que la crise gagne les plus hautes sphères de l'Etat. Mustafa Moïni, ministre de l'Education supérieure, démissionne en accablant la police, bientôt suivi par une brochette de hauts responsables universitaires. Dimanche, alors que l'on dénombrait 20 000 étudiants dans les rues de Téhéran, le mouvement a gagné d'autres villes du pays, d'Isfahan, la ville intellectuelle réputée pour être la plus ouverte du pays, à Machad, la ville religieuse et la plus conservatrice.

La fureur inégalée de ces derniers jours a bouleversé au bénéfice du président réformateur Mohammad Khatami le fragile équilibre qui prévaut depuis deux ans au sommet de l'Etat iranien. Le président a lancé samedi et dimanche des appels au calme tout en apportant son soutien aux étudiants, ses supporters les plus fidèles depuis son élection de mai 1997. Il n'a toutefois pas répondu à l'exigence première des étudiants: le limogeage du brigadier général Hedayat Lotfian, responsable des forces de l'ordre. Il laisse peut-être à ses ennemis conservateurs le soin de le faire: complètement pris au dépourvu, ceux-là ont approuvé des mesures de sanction contre les responsables des violences. Samedi, un représentant du Guide suprême a qualifié de catastrophe les violences faites aux étudiants et a promis que les coupables seraient punis. Une promesse reprise dimanche par l'ayatollah Yazdi, chef démissionnaire du système judiciaire et l'une des personnalités ultraconservatrices les plus conspuées par les étudiants.

Pour autant, les étudiants ne s'estiment pas satisfaits. Une de leurs organisations, le Daftar Tahkim Vardad, a demandé officiellement le licenciement du brigadier Lotfian, une enquête sur les participants aux violences, des excuses officielles de la part du Conseil national de sécurité et la remise au Ministère de l'intérieur (proche de Khatami) de tout le contrôle sur les forces de l'ordre qui n'obéissent, pour l'heure, qu'aux conservateurs proches du Guide Ali Khamenei.

Dans la rue, les exigences des étudiants sont plus radicales encore. Ils sont des milliers à crier qu'ils ne rentreront chez eux qu'après l'annulation des mesures restrictives prises contre la presse et la destruction du système qui permet au très conservateur Conseil des Gardiens de sélectionner à sa guise les candidats autorisés à se présenter aux élections parlementaires de février prochain. S'il parvient à canaliser la crise, le président Khatami sortirait vainqueur à sept mois de cette échéance électorale capitale. Il sauverait ainsi sa politique d'une réformation lente du système pour aboutir à une véritable démocratie islamique. Et s'il n'y parvient pas? Beaucoup estiment que l'Iran pourrait basculer dans le chaos. Depuis deux ans, le débat politique n'est pas sorti du cadre convenu de la République islamique. Des religieux réformateurs ont lutté contre des religieux conservateurs, et vice-versa. Ils en avaient peut-être oublié l'existence d'un troisième acteur qui refait surface ces jours dans les rues de Téhéran: les Iraniens.